Alexandre Dumas voyage en Russie de juin 1858 à mars 1859, de Saint-Pétersbourg à Astrakhan, en passant notamment par Moscou, le Caucase et les rives de la Volga. De cette traversée naît De Paris à Astrakan, aussi publié sous le titre Impressions de voyage : en Russie : un récit débordant, partial, souvent romancé, mais précieux pour saisir ce qu’un écrivain français voit — et croit voir — d’un empire russe à la veille de l’abolition du servage, proclamée par Alexandre II le 19 février 1861 selon le calendrier julien alors en usage en Russie.

Un écrivain populaire face à l’immensité russe

Dumas n’arrive pas en observateur neutre. En 1858, l’auteur des Trois Mousquetaires est déjà une célébrité européenne, habituée à faire de chaque déplacement une réserve de scènes, de portraits et d’aventures. Son voyage russe est long, soutenu par des réseaux d’accueil aristocratiques et intellectuels, et alimenté par une curiosité très française pour un pays à la fois admiré, redouté et mal connu.

Le titre même de De Paris à Astrakan annonce une géographie romanesque : il ne s’agit pas seulement de décrire des villes, mais de relier deux imaginaires. Paris représente l’Occident littéraire, mondain et politique ; Astrakhan, au bord de la Caspienne, ouvre pour Dumas une Russie asiatique, marchande, cosaque, tatare, presque orientale.

Son itinéraire lui permet de croiser plusieurs Russies :

Cette Russie plurielle explique la densité du récit. Dumas ne livre pas une enquête sociologique au sens moderne : il compose un vaste théâtre de voyage.

1858-1859 : une Russie en attente de réforme

Le voyage de Dumas prend tout son sens dans un moment politique précis. Alexandre II est monté sur le trône en 1855, dans le contexte difficile de la guerre de Crimée. Trois ans plus tard, lorsque Dumas arrive, la question du servage est au centre des débats de l’Empire. L’abolition ne sera promulguée qu’en 1861, mais les préparatifs et les tensions sont déjà réels.

La Russie que décrit Dumas reste donc une société d’ordres, fortement hiérarchisée, où la noblesse foncière possède encore une place déterminante. Le voyageur français est frappé par l’écart entre l’élégance des salons, les réceptions fastueuses et la condition des paysans dépendants.

Sujet observé par Dumas Ce que cela révèle en 1858-1859 Point de repère historique
Noblesse et grands domaines Une élite cultivée, francophone ou francophile, mais liée à la propriété rurale Le servage demeure légal jusqu’en 1861
Vie de cour et administration Une société très codifiée, marquée par la proximité du pouvoir impérial Alexandre II règne de 1855 à 1881
Paysannerie Une population peu entendue directement dans le récit, souvent vue à travers le regard des élites Le manifeste d’émancipation est promulgué en 1861
Moscou et Saint-Pétersbourg Deux modèles urbains : l’ancienne Russie et la capitale impériale occidentalisée Saint-Pétersbourg est capitale de l’Empire jusqu’en 1918
Caucase et Volga Les marges de l’Empire deviennent un spectacle d’altérité pour le lecteur français L’expansion impériale russe dans le Caucase structure le XIXe siècle

Il faut lire cette matière avec prudence. Dumas observe beaucoup, comprend parfois vite, généralise volontiers. Mais sa vivacité restitue un fait essentiel : la Russie de 1858 est traversée par des contradictions que l’on ne peut réduire au cliché d’un pays figé, contradictions que la découverte de l’œuvre de Pouchkine permet d’approfondir depuis l’intérieur de la littérature russe elle-même.

Moscou, Saint-Pétersbourg : deux décors, deux Russies

Dumas regarde Saint-Pétersbourg comme une capitale de façade et de puissance. La ville, fondée par Pierre le Grand en 1703, lui apparaît comme une création politique : européenne par son architecture, son urbanisme et ses institutions, russe par les forces sociales et impériales qui l’animent.

Moscou, à l’inverse, nourrit davantage son goût du pittoresque. Là, il retrouve les coupoles, les palais, les marchés, les anciennes familles, une densité historique qui lui semble moins policée que celle de Saint-Pétersbourg. Cette opposition est classique chez les voyageurs occidentaux du XIXe siècle, mais Dumas la rend particulièrement narrative.

Son récit s’attarde sur :

Voyageur du XIXe siècle en manteau et haut-de-forme observant depuis un traîneau une ville russe enneigée aux coupoles dorées
Le voyage de Dumas, largement soutenu par des réseaux d'accueil aristocratiques, façonne un regard fasciné mais très situé socialement sur la Russie impériale.

Cette tension entre la Russie des salons et celle des rues, des campagnes ou des fleuves est l’un des intérêts majeurs du livre. Le lecteur d’aujourd’hui y reconnaît moins une photographie qu’un regard en mouvement, volontiers séduit par ce qui déroute ses habitudes parisiennes.

La noblesse, le servage et les limites du regard de Dumas

Dumas voyage grâce aux élites ; il écrit donc fréquemment depuis leurs maisons, leurs tables et leurs voitures. Cela conditionne son témoignage. Il voit la société russe depuis le haut, même lorsqu’il s’émeut du sort des populations subalternes.

Le servage est alors une réalité juridique et économique centrale. Les paysans attachés à un domaine ne sont pas des esclaves au sens colonial du terme, mais leur liberté de déplacement, de travail et de vie familiale est profondément limitée par le système seigneurial. L’émancipation de 1861 changera le cadre légal, sans effacer immédiatement les inégalités foncières ni les dépendances économiques.

Chez Dumas, la question sociale apparaît souvent par éclats :

C’est précisément là que le livre demande une lecture critique. Dumas est un formidable conteur, non un historien des institutions russes. Il peut transformer un fait social en scène à effet, attribuer à un caractère national ce qui relève d’une situation locale, ou faire d’une rencontre une vérité générale.

Mais cette limite est aussi documentaire : elle renseigne sur la manière dont un écrivain français célèbre fabriquait la Russie pour son public. Cette Russie-là est autant un objet observé qu’un miroir tendu à la France du Second Empire — un miroir que l’on retrouve, à une échelle régionale, dans la façon dont l’École de Nancy et la russophilie ont construit leur propre image de la Russie sans jamais y voyager.

Un récit de voyage entre reportage, mémoire et roman

De Paris à Astrakan ne doit pas être lu comme un carnet de route strict. Dumas réécrit, agence, dramatise et développe. Son art est celui de la conversation menée à grande vitesse : une histoire en appelle une autre, un personnage ouvre une digression, un paysage devient décor de roman.

Cette méthode produit une lecture très différente d’un rapport diplomatique ou d’un ouvrage savant. Elle donne au texte sa couleur : abondante, parfois excessive, presque tactile. On y sent les repas, les relais, les routes, les chambres, les visages, les récits transmis de bouche à oreille.

Pour en faire bon usage, on peut adopter trois réflexes simples :

  1. Distinguer la scène observée de l’anecdote rapportée. Dumas recueille beaucoup d’histoires racontées par ses hôtes ; elles sont révélatrices d’un imaginaire social, pas toujours vérifiables comme des faits bruts.
  2. Comparer les généralisations à leur contexte. Une impression sur « les Russes » peut naître d’un salon pétersbourgeois ou d’une halte caucasienne : l’Empire ne se laisse pas résumer si vite.
  3. Lire le style comme une information. L’emphase, le goût du contraste et la construction romanesque disent quelque chose de l’attente du public français du XIXe siècle.

Le texte est donc une source double. Il documente des lieux, des pratiques et des représentations ; il documente aussi le métier de Dumas, qui transforme le voyage en littérature populaire.

Carnet de voyage ancien relié cuir ouvert sur une table de bibliothèque, avec croquis et notes manuscrites
Le récit de Dumas mêle observation directe et reconstruction littéraire, un procédé caractéristique des grands récits de voyage du XIXe siècle.

Dumas, Pouchkine et le goût français pour la Russie littéraire

Le voyage de Dumas appartient à une époque où la littérature russe commence à devenir un véritable objet de curiosité en France. Avant l’immense vague de réception de Tolstoï et Dostoïevski à la fin du XIXe siècle, Pouchkine constitue déjà une figure décisive, notamment grâce au travail de Prosper Mérimée.

Mérimée s’intéresse à la langue russe et traduit ou adapte plusieurs textes liés à Pouchkine, contribuant à faire circuler une Russie littéraire moins décorative, plus complexe. Cette histoire de passeurs replace le poète dans sa diversité : vers, prose, théâtre, histoire et légendes populaires.

Dumas, lui, ne traduit pas la Russie : il la raconte en Français. La différence est importante.

Cette circulation d’images et de livres nourrit une relation culturelle franco-russe dont Nancy conserve, à son échelle, des traces singulières : formes décoratives, échanges artistiques et goût pour l’ailleurs ont aussi travaillé l’Est de la France.

De la Russie racontée à la Lorraine des affinités

Pourquoi parler de Dumas en Russie dans un magazine ancré à Nancy ? Parce que son voyage aide à comprendre une habitude culturelle durable : la France ne cesse, au XIXe siècle, de chercher la Russie par ses livres, ses artistes, ses voyageurs et ses exilés.

En Lorraine, cette histoire ne se réduit pas à un décor orientaliste. Elle se lit dans des collections, des parcours d’art, des mémoires migratoires et des lieux de culte comme l’église orthodoxe de Nancy. La présence russe en Lorraine donne des repères pour suivre cette géographie discrète mais réelle.

Dumas apporte un contrepoint utile à ces traces locales. Il montre une Russie impériale encore lointaine, regardée avec fascination depuis Paris ; Nancy, elle, permet de voir comment les liens franco-russes se sont ensuite déposés dans les objets, les institutions, les familles et les imaginaires.

Pour une promenade plus concrète, on peut croiser ces pistes avec notre guide visiter Pouchkine à Nancy : une manière de passer du grand récit de voyage aux détails d’une ville, entre pierre claire, vitrines Art nouveau, bois patiné et mémoire des circulations européennes.

Ce que Dumas nous apprend encore sur le regard français

La force durable de De Paris à Astrakan ne tient pas à une exactitude absolue. Elle tient à son énergie d’interprétation. Dumas regarde la Russie avec admiration, perplexité, gourmandise, parfois condescendance ; il la découvre à travers ses propres réflexes français. Ce mélange est précisément ce qui en fait une lecture féconde.

Le livre rappelle que tout récit de voyage fabrique une scène de rencontre. Dumas n’est pas seulement devant la Russie : il est devant l’idée qu’en France on se fait de la Russie. Une idée faite de grandeur impériale, d’excès, de mélancolie, de faste, de violence sociale et d’hospitalité.

Lire ce texte aujourd’hui, c’est donc accepter un double plaisir :

Cette distance critique rend le voyage plus vivant, non moins séduisant. À la manière d’une datcha imaginaire posée en Lorraine — terre cuite, lin brut, sauge et bois clair — le récit de Dumas assemble des matières hétérogènes : l’observation, la rumeur, l’histoire, l’art du récit et le désir français d’ailleurs.