En 1899, une jeune femme du nom de Maria Daïreva soutient à Nancy une thèse de médecine sur le champignon du muguet et son pouvoir pathogène. Rien, dans ce sujet de mycologie appliquée, ne laisse deviner l’itinéraire qui l’a menée là : née dans l’Empire russe, elle fait partie d’une vague discrète mais bien réelle d’étudiantes venues de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie et de Pologne pour étudier la médecine dans une ville de l’est de la France dont elles ne parlaient sans doute pas la langue en arrivant. Entre 1894 et 1914, une quinzaine d’entre elles obtiennent leur doctorat à la faculté de médecine de Nancy — un chapitre pratiquement effacé de la mémoire universitaire lorraine, que les archives locales et deux études académiques permettent aujourd’hui de reconstituer.
Une faculté reconstituée après 1871, ouverte aux femmes par nécessité
La faculté de médecine de Nancy telle qu’on la connaît à la fin du XIXe siècle n’existe, dans sa forme moderne, que depuis peu. Après l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Empire allemand en 1871, l’ancienne faculté de médecine de Strasbourg — l’une des plus anciennes de France — se retrouve en territoire étranger. Une partie de son corps professoral et de ses étudiants choisit de « rester français », selon la formule consacrée à l’époque : parmi les quelque 100 000 optants alsaciens-lorrains qui refusent la nationalité allemande, plusieurs universitaires se replient sur Nancy, où la faculté de médecine se reconstitue autour de ce noyau strasbourgeois exilé.
Ce contexte, purement local en apparence, a une conséquence inattendue vingt ans plus tard : une faculté jeune, en pleine reconstruction de son identité et proche de la diaspora russe qui s’installera plus tard en Lorraine, s’avère plus perméable qu’une institution parisienne bien installée à l’arrivée d’une population étudiante inhabituelle — des femmes, et des femmes étrangères de surcroît. La France a ouvert l’inscription des femmes en médecine dès les années 1870 (la première doctoresse, Madeleine Brès, soutient sa thèse à Paris en 1875), mais cette ouverture reste largement théorique en province jusqu’à la fin du siècle. Nancy devient, à partir du milieu des années 1890, l’une des rares facultés de région à accueillir un flux continu d’étudiantes.
1894 : les premières inscriptions russes, bulgares et ottomanes
Le point de départ documenté de cette histoire tient dans une lettre. Le secrétaire de la faculté de médecine de Nancy, Fernand Lambert des Cilleuls, correspond avec une certaine Mélanie Lipinska — elle-même une des pionnières de la médecine au féminin — et lui décrit, le 13 janvier 1900, l’évolution des inscriptions depuis 1894 : au premier trimestre de l’année universitaire 1894-1895, la faculté compte une étudiante russe ; au trimestre suivant, deux Russes rejoignent six Bulgares et deux jeunes femmes originaires de Macédoine ottomane.
Cette lettre, retrouvée et publiée par l’historienne des sciences Simone Gilgenkrantz dans la revue Histoire des sciences médicales en 2012, constitue la source la plus précise dont on dispose sur les débuts de cette immigration étudiante. Elle montre un phénomène à la fois soudain et composite : ces jeunes femmes n’arrivent pas isolément mais par petits groupes, souvent des mêmes régions, suggérant des réseaux d’information et d’entraide déjà constitués avant même le départ.

« Les relations entre enseignants et étudiants y sont cordiales », écrit une étudiante russe de l’époque dans une lettre conservée par l’Association des étudiants russes de Paris, à propos de l’accueil réservé par la faculté nancéienne.
Pourquoi partir : numerus clausus, facultés fermées et persécutions
Comprendre ce mouvement suppose de regarder du côté de l’Empire russe plutôt que du côté français. Deux blocages structurels expliquent, l’un après l’autre, ce départ vers l’étranger :
- La fermeture des études de médecine aux femmes. La Russie impériale a expérimenté, dans les années 1870, des cours médicaux supérieurs pour femmes à Saint-Pétersbourg, avant de les fermer. Une Russe désireuse de devenir médecin doit alors chercher une faculté à l’étranger — la Suisse (Zurich, Genève) et la France comptent parmi les destinations les plus courantes pour cette génération de « étudiantes russes » qui a longtemps intrigué les historiens du mouvement féministe européen.
- Le numerus clausus universitaire de 1887. Ce décret impérial limite drastiquement la proportion d’étudiants juifs admis dans les établissements d’enseignement supérieur russes, à l’intérieur comme à l’extérieur de la « zone de résidence » où la population juive était contrainte de vivre. Pour une partie de ces étudiantes, vraisemblablement juives — la documentation disponible reste prudente sur ce point, faute d’état civil systématiquement conservé —, ce blocage s’ajoute à celui pesant sur les femmes en général, et rend l’émigration étudiante d’autant plus impérative.
Les correspondances de l’Association des étudiants russes de Paris, consultées par les chercheurs qui ont travaillé sur cette période, évoquent explicitement des jeunes femmes empêchées d’achever leurs études secondaires en Russie « à cause des persécutions antisémites » — sans toutefois permettre, dans l’état actuel de la documentation publique, d’établir un lien de cause à effet individuel et nommé pour chacune des étudiantes passées par Nancy.
Pour poursuivre la recherche documentaire sur les ressources russophones disponibles aujourd’hui en Lorraine, notre guide des bibliothèques et fonds russes à Nancy recense les collections accessibles aux chercheurs et curieux.
Qui étaient ces étudiantes ? Un tableau des origines (1894-1914)
Le comptage réalisé par Simone Gilgenkrantz à partir des registres d’inscription permet de dresser un tableau des origines de ces 27 femmes ayant soutenu une thèse de médecine à Nancy sur la période :
| Origine géographique | Effectif (1894-1914) | Remarque |
|---|---|---|
| Empire ottoman / Bulgarie | 13 | Groupe le plus nombreux, souvent cité en premier dans les archives |
| Russie (au sens strict) | 10 | Cœur du contingent « russe » de la faculté |
| Ukraine | 3 | Dont Nadiejda Niskoubina, dossier conservé aux Archives départementales |
| Biélorussie | 1 | — |
| Pologne | 1 | Région alors partagée entre les Empires russe, austro-hongrois et allemand |
| Serbie | 1 | Hors Empire russe au sens strict, mais mentionnée dans le même corpus |
Ce tableau appelle une précision méthodologique : les frontières de l’époque ne correspondent pas aux frontières actuelles, et la nationalité indiquée dans les registres reflète souvent la province d’origine plutôt qu’une identité nationale stabilisée — l’Ukraine et la Biélorussie, en particulier, faisaient alors partie intégrante de l’Empire russe, sans existence étatique propre.
Nadiejda Niskoubina et les archives retrouvées
Parmi ces dossiers, celui de Nadiejda Niskoubina se distingue par sa conservation exceptionnelle. Les Archives départementales de Meurthe-et-Moselle détiennent son dossier d’inscription complet, incluant un acte de baptême orthodoxe délivré par le consistoire ecclésiastique de Kharkov — document qui atteste à la fois son identité religieuse et son origine géographique précise, dans l’actuelle Ukraine orientale.
Ce type de pièce, reproduit en fac-similé dans l’article de Simone Gilgenkrantz, illustre la nature administrative très concrète de cette immigration étudiante : chaque inscription supposait la production de papiers d’état civil religieux, faute d’équivalent laïc systématique dans l’Empire russe de l’époque, puis leur traduction et leur légalisation pour être acceptés par une administration universitaire française qui n’avait, a priori, aucune expérience de ce type de dossier.
Fernand Lambert des Cilleuls, témoin et correspondant
Le secrétaire de la faculté, Fernand Lambert des Cilleuls, occupe une place particulière dans cette histoire : il n’est pas seulement un greffier administratif, mais un correspondant suivi de plusieurs de ces étudiantes bien après leur départ de Nancy. Sa correspondance conservée mentionne leurs fiançailles, leurs mariages, leurs retours au pays — traces rares d’un lien humain qui dépasse le strict cadre universitaire.
Un épisode donne la mesure de cet engagement personnel : en 1914, au moment où le royaume de Bulgarie s’apprête à s’allier à l’Empire allemand pendant la Première Guerre mondiale, Lambert des Cilleuls renvoie, par voie diplomatique, une médaille bulgare qui lui avait été décernée — geste de protestation qui montre à quel point ces années de contact avec une population étudiante venue des Balkans et de l’Empire russe avaient nourri chez lui un attachement réel, et non purement protocolaire, à ces jeunes femmes et à leurs pays d’origine.

Ce que cette histoire dit de Nancy, ville-carrefour méconnue
Cette page d’histoire universitaire complète utilement l’image que l’on se fait généralement des liens entre la Lorraine et la Russie, souvent réduits à la figure des émigrés russes blancs arrivés après 1920. Elle montre qu’un quart de siècle plus tôt, avant même la révolution et la guerre civile, Nancy accueillait déjà des Russes — non pas des réfugiés politiques fuyant un effondrement, mais de jeunes femmes en quête d’un droit d’étudier que leur propre pays leur refusait.
Cette antériorité mérite d’être soulignée : elle inscrit la présence russe à Nancy dans une temporalité plus longue et plus diverse que le seul récit de l’exil politique, en y ajoutant une dimension d’émigration savante portée par des motivations à la fois féministes et, pour une partie du contingent, liées aux persécutions antisémites dans l’Empire russe. Le parcours de ces étudiantes rejoint, par certains aspects, celui documenté pour d’autres personnalités russes qui ont marqué Nancy à des périodes ultérieures.
Après le diplôme : des trajectoires impossibles à généraliser
Que devenaient ces étudiantes une fois le doctorat en poche ? La documentation disponible ne permet pas de répondre de façon exhaustive — c’est l’une des limites assumées de cette reconstitution historique —, mais elle donne quelques indices convergents à travers la correspondance de Fernand Lambert des Cilleuls et les usages de l’époque :
- Un retour au pays d’origine reste l’issue la plus fréquente pour les diplômées russes et bulgares : le doctorat obtenu en France servait souvent de qualification permettant d’exercer, ou d’enseigner, dans des conditions plus favorables qu’un diplôme obtenu localement, quand un tel diplôme leur avait même été accessible.
- Un mariage suivi d’une installation en France ou ailleurs en Europe concerne une partie non négligeable de ces femmes, comme le suggèrent les mentions de fiançailles et de mariages relevées dans la correspondance du secrétariat de faculté — sans que l’on puisse, en l’état des sources publiques, quantifier précisément cette proportion.
- Une poursuite de carrière médicale en Europe occidentale, notamment en France, pour celles qui choisissaient de na pas rentrer dans un Empire russe alors marqué par une instabilité politique croissante à l’approche de la Première Guerre mondiale puis de la révolution de 1917.
Cette incertitude documentaire n’est pas un défaut de la recherche : elle reflète honnêtement l’état des archives disponibles, plus riches sur les conditions d’accueil et d’inscription que sur le devenir professionnel individuel de chacune de ces 27 femmes. C’est précisément ce qui distingue cette histoire universitaire de la vague d’émigration politique postérieure aux années 1920, mieux documentée parce que plus proche dans le temps et plus abondamment commentée par ses propres témoins.
Une histoire à remettre en perspective avec le tournant de 1914
La date de 1914 qui clôt cette étude n’est pas arbitraire : elle correspond au déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui interrompt brutalement les circulations étudiantes entre la Russie et la France, comme entre la plupart des pays européens. Les frontières se ferment, les correspondances s’espacent, et le flux d’inscriptions observé depuis 1894 s’arrête net. Il faudra attendre la vague d’émigration blanche des années 1920, de nature très différente, pour que la Lorraine retrouve une présence russe comparable en visibilité — mais cette fois portée par l’exil politique plutôt que par l’ambition universitaire.
Une source pour poursuivre la recherche
Deux références permettent d’aller plus loin sans se perdre dans une bibliographie dispersée :
- Simone Gilgenkrantz, « Les premières doctoresses à la faculté de médecine de Nancy (1894-1914) », Histoire des sciences médicales, tome XLVI, n°3, 2012, p. 279-286 — l’étude de référence, fondée sur les registres d’inscription et la correspondance de Lambert des Cilleuls.
- George F. Jewsbury, « Russian Students in Nancy, France, 1905-1914. A Case Study », Jahrbücher für Geschichte Osteuropas, 1975, vol. 23, n°2, p. 225-228 — une étude de cas antérieure, centrée spécifiquement sur les étudiants et étudiantes russes de la période 1905-1914, qui confirme et prolonge le tableau dressé par Gilgenkrantz.
Ce dossier reste volontairement prudent sur les identités individuelles des étudiantes autres que Maria Daïreva et Nadiejda Niskoubina : faute d’une vérification biographique complète pour chacune, mieux vaut s’en tenir aux parcours documentés par les sources académiques que de risquer une reconstitution approximative. Pour les lecteurs souhaitant élargir le regard à l’ensemble de la présence russe en Lorraine, notre panorama de la diaspora russe en Lorraine replace cet épisode universitaire dans un temps plus long.
