Lire Pouchkine pour la première fois est une expérience deroutante pour un lecteur français. On s’attend, parce qu’on connait Tolstoi et Dostoievski, a quelque chose d’epais, de tourmente, de slave au sens romantique du terme. Et l’on découvre un écrivain limpide, ironique, classique, plus proche de Voltaire ou de Stendhal que des grandes fresques psychologiques du XIXe siècle finissant. Ce decalage explique pourquoi tant de lecteurs français s’attaquent a Eugene Oneguine en premier, sont decontenances par sa legerete apparente, et referment le livre sans avoir compris ce qu’ils tenaient entre les mains.

Ce guide propose une autre voie. Plutot que de plonger directement dans le chef-d’oeuvre, nous proposons un parcours en huit etapes, des plus accessibles aux plus exigeantes, qui permet d’apprivoiser progressivement la manière pouchkinienne. Chaque porte d’entrée correspond a un genre, a un registre, a une difficulte particulière. Au bout du chemin, vous aurez non seulement lu Pouchkine, vous l’aurez compris.

Avant de commencer, un rappel essentiel : Pouchkine est un poète. Tout ce qu’il a écrit, même sa prose, est tendu par une exigence de musicalite qui ne se voit pas tout de suite. Si vous avez l’impression, dans les premières pages, que rien ne se passe, c’est normal. Pouchkine ne raconte pas une histoire pour la raconter. Il sculpte une langue. Le reste vient après.

Pour mieux situer l’auteur dans son époque et son parcours biographique, lisez d’abord notre portrait complet d’Alexandre Pouchkine, qui retrace les grandes etapes de sa vie de 1799 a 1837.

Pourquoi Pouchkine est-il intraduisible ? Et pourquoi le lire quand même

C’est l’argument que tous les russophones brandissent des qu’on parle de Pouchkine en français : “Il faut le lire en russe, sinon ca ne sert a rien.” Cette affirmation est a la fois vraie et profondément injuste. Vraie parce que la langue de Pouchkine est d’une musicalite si singuliere qu’aucune traduction ne peut entièrement la restituer. Injuste parce qu’elle reviendrait a interdire la lecture de Dante en français, de Shakespeare en russe, ou des haikus de Basho dans toute autre langue que le japonais.

La verite est plus nuancee. Pouchkine écrit dans un russe d’une elegance classique, presque française dans sa syntaxe. Il a beaucoup lu Voltaire, Parny, Andre Chenier ; il connaissait par coeur des pans entiers de la poésie française du XVIIIe siècle. Sa langue russe est en réalité traversee par une oreille française. C’est pour cela que les traductions françaises, quand elles sont faites par de vrais poètes, fonctionnent mieux qu’on ne pourrait le craindre. Le français est une langue d’accueil naturelle pour Pouchkine, parce qu’elle a participe a sa formation.

Ce qui se perd inevitablement, c’est la musique des sonorites russes, le jeu sur les terminaisons grammaticales, l’effet des accents toniques mobiles. Ce qui se sauve, en revanche, c’est l’ironie, la precision psychologique, la finesse des transitions, la beauté des images. Et c’est l’essentiel.

Si vous lisez l’anglais, sachez que Vladimir Nabokov a consacre quatre volumes a une traduction litterale d’Eugene Oneguine accompagnee d’un commentaire monumental. Cette edition est devenue un classique de l’erudition pouchkinienne. Mais elle ne remplace pas une lecture française plus accessible. Notre article sur Merimee traducteur de Pouchkine raconte comment l’écrivain français a appris le russe au milieu du XIXe siècle pour traduire La Dame de Pique et faire entrer Pouchkine dans la littérature mondiale. Pour un panorama plus large des défis de la traduction de Pouchkine en français, notre entretien avec un traducteur professionnel détaille les arbitrages entre rime et sens propres à chaque genre pouchkinien.

Première porte : les contes en vers (Le Conte du tsar Saltan, Le Cavalier de bronze)

Si vous voulez entendre la voix de Pouchkine sans aucun obstacle, commencez par les contes en vers. Le Conte du tsar Saltan, publie en 1832, reprend une trame folklorique russe que Pouchkine a entendue dans l’enfance de la bouche de sa nounou Arina Rodionovna. Un tsar épouse la troisième de trois soeurs ; les deux autres, jalouses, font passer son fils pour un monstre ; la verite finit par eclater dans un final feerique.

Lue a haute voix, cette histoire devient incantatoire. Pouchkine joue avec les rythmes du conte populaire russe (régulièrement quatre accents par vers), les repetitions rituelles, les formules merveilleuses. Même en traduction, la magie passe. Le lecteur français retrouve quelque chose des Contes de Perrault ou des fables de La Fontaine, mais avec une ampleur narrative plus grande et un onirisme plus slave.

Le Cavalier de bronze, écrit en 1833, est d’une autre nature. C’est un poème narratif court, ramasse, qui raconte la grande inondation de Saint-Petersbourg en 1824 et la folie d’un petit fonctionnaire qui voit la statue equestre de Pierre le Grand prendre vie pour le poursuivre. Sous la fable se cache une meditation politique d’une densite vertigineuse sur le pouvoir, la modernite, le sacrifice des individus a la grandeur de l’Etat. Le poème est court (moins de mille vers) mais il contient en germe toute la littérature russe a venir, jusqu’a Dostoievski et au-dela.

En français, la traduction de Louis Aragon publiée dans les années 1960 reste une référence, malgre quelques libertes. La version plus récente d’Andre Markowicz, plus rigoureuse, est aussi plus seche. A vous de choisir : poètes contre poètes.

oeuvre pouchkine découverte — illustration 1

Deuxieme porte : les nouvelles en prose (Boris Godounov, La Fille du capitaine)

Après les contes, le passage a la prose se fait naturellement. Pouchkine s’est mis tardivement au roman et a la nouvelle, dans les années 1830, parce qu’il sentait que la Russie avait besoin d’une prose litteraire, et qu’il fallait quelqu’un pour la fonder. Il l’a fait avec une efficacite redoutable.

Boris Godounov n’est pas une nouvelle mais un drame historique en vers et en prose, écrit en 1825 sur le modele de Shakespeare. Il raconte l’usurpation du trone de Russie par Boris Godounov a la fin du XVIe siècle, l’apparition d’un faux pretendant Dimitri, la guerre civile et la chute. Lire Boris Godounov, c’est découvrir le Pouchkine politique et historien, soucieux de comprendre comment les peuples basculent. Le drame a inspire l’opéra de Moussorgski, ce qui contribue a sa celebrite.

La Fille du capitaine, publiée en 1836 (un an avant la mort de Pouchkine), est sans doute son plus beau roman court. Un jeune officier de garnison perdu dans les steppes orientales rencontre par hasard un homme mysterieux qui se revelera être le chef rebelle Pougatchev. Sur cette trame d’aventures, Pouchkine construit un livre sur l’honneur, la loyaute, la grandeur des hommes simples, la tragedie des guerres civiles. C’est un roman court (200 pages), parfait, equilibre, déjà moderne dans sa manière de raconter sans commentaire psychologique excessif. Tolstoi le considerait comme un modele.

Si vous deviez choisir un seul livre de prose pour découvrir Pouchkine, La Fille du capitaine serait probablement le bon.

Troisième porte : La Dame de Pique — la nouvelle fantastique parfaite

La Dame de Pique, publiée en 1834, est une nouvelle de cinquante pages qui appartient au patrimoine de la littérature mondiale. Un jeune officier allemand obsede par l’argent découvre qu’une vieille comtesse connait la combinaison gagnante d’un jeu de cartes. Il s’introduit chez elle pour lui arracher le secret. La comtesse meurt de peur. Son fantome revient hanter l’officier et lui revele les trois cartes magiques — mais avec une issue fatale.

Cette nouvelle est un chef-d’oeuvre absolu pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’elle est d’une concision exemplaire : pas un mot de trop. Ensuite parce qu’elle joue avec une parfaite maitrise sur la frontière entre le rationnel et le surnaturel — l’officier devient-il fou par cupidite, ou est-il vraiment hante ? Pouchkine ne tranche jamais. Enfin parce qu’elle a inspire l’opéra de Tchaikovski, qui en a fait un des sommets du repertoire lyrique mondial.

Lire La Dame de Pique aujourd’hui, c’est découvrir que tout le fantastique moderne, de Henry James a Borges, est déjà la, en germe, dans ce texte de 1834. Si vous n’avez qu’une heure pour découvrir Pouchkine, prenez-la.

Pour aller plus loin sur cette nouvelle, notre analyse complète de La Dame de Pique détaillé la construction du recit, les sources d’inspiration et la posterite operatique de l’oeuvre.

Quatrieme porte : les poèmes courts (Je vous aimais, Je me souviens d’un instant)

Pouchkine a écrit plusieurs centaines de poèmes courts au cours de sa vie. Beaucoup sont occasionnels (poèmes d’album, epigrammes, hommages a des amis), mais certains sont devenus des classiques absolus de la littérature russe, connus par coeur par tous les ecoliers russes.

Le plus célèbre est sans doute Je vous aimais, écrit en 1829. Huit vers, une declaration d’amour qui est aussi un adieu, une retenue parfaite. Le poème dit a peu pres : “Je vous aimais ; cet amour, peut-être, n’est pas tout a fait eteint dans mon ame. Mais qu’il ne vous trouble plus ; je ne veux pas vous attrister.” C’est d’une elegance morale stupefiante. La traduction d’Andre Markowicz dans Le Soleil d’Alexandre (Actes Sud) reste indispensable pour ce genre de pieces.

Je me souviens d’un instant merveilleux, écrit en 1825 pour Anna Kern, est un autre sommet. Le poète y raconte comment, après une longue période de tristesse, la rencontre d’une femme reveille en lui le sentiment de la beauté, de l’amour, de la vie. Le poème a ete mis en musique par Glinka et fait partie du repertoire des grands lieder russes.

Lire la poésie courte de Pouchkine demande de l’attention. Ce sont des miniatures qui se dechiffrent en quelques minutes mais se relisent toute une vie. Notre conseil : lire trois ou quatre poèmes par soir, lentement, eventuellement a haute voix. Ne pas chercher a “tout comprendre” du premier coup. Laisser les images travailler.

oeuvre pouchkine découverte — illustration 2

Notre article sur le poème Je vous aimais propose une analyse vers a vers du chef-d’oeuvre de 1829, avec plusieurs traductions comparees.

Cinquieme porte : Eugene Oneguine — le roman en vers

Eugene Oneguine est le sommet de l’oeuvre de Pouchkine et l’un des sommets de la littérature mondiale. C’est un roman, mais un roman entièrement écrit en vers, dans une strophe specialement inventée par Pouchkine (la “strophe oneguine”, quatorze vers de huit syllabes a rimes croisees, embrassees, plates et sequencees). Quelques 400 strophes au total, soit environ 5500 vers. Pouchkine y a travaille pendant huit ans, de 1823 a 1831.

L’histoire est simple et profondément banale. Eugene Oneguine, jeune dandy desabuse de Saint-Petersbourg, herite d’un domaine a la campagne, s’y ennuie, se lie d’amitie avec un jeune poète romantique, Lenski, qui le présente a la famille Larine. La fille aînée, Tatiana, tombe amoureuse d’Oneguine et lui écrit une lettre célèbre. Oneguine la repousse. Lors d’une fête, il flirte par jeu avec la fiancee de Lenski. Lenski le provoque en duel. Oneguine le tue. Des années plus tard, devenu un homme reflechi, il retrouve Tatiana mariée a un général. Il tombe a son tour amoureux d’elle. Elle le repousse.

Sur cette trame mince, Pouchkine construit un livre d’une richesse vertigineuse. Le narrateur intervient sans cesse, digresse, commenté, ironise, confie ses propres souvenirs. La Russie tout entière defile : la noblesse de cour, la noblesse de campagne, les paysans, les saisons, les danses, les modes, les lectures. Eugene Oneguine est en même temps un roman psychologique, un poème philosophique, une encyclopedie de la vie russe et un autoportrait deguise du poète.

C’est pour cela qu’il faut prendre son temps. Ne pas lire Oneguine en deux soirees, mais l’etaler sur deux ou trois semaines, a raison d’un chapitre tous les deux ou trois jours. Le livre est divise en huit chapitres, chacun ayant sa tonalite propre. Ils se savourent.

Pour la traduction, deux écoles. Celle d’Andre Markowicz, qui a tenté de restituer la strophe oneguine en français avec ses rimes — tour de force impressionnant. Celle de Jean-Louis Backes (Folio), qui a renonce a la rime pour preserver la finesse semantique. Notre conseil pour une première lecture : commencer par Backes, plus immédiatement lisible. Y revenir un jour avec Markowicz pour entendre la musique.

Une analyse complète d’Eugene Oneguine est disponible sur le site de notre confrere Cercle Pouchkine, qui propose une lecture chapitre par chapitre du roman.

Notre introduction générale a Eugene Oneguine présente les enjeux du livre, sa structure et son influence sur la littérature russe ulterieure.

Sixieme porte : les drames et les petites tragedies (Mozart et Salieri)

A l’automne 1830, bloque dans son domaine de Boldino par une epidemie de cholera, Pouchkine connait une période de creativite explosive (le fameux “automne de Boldino”). En quelques semaines, il écrit quatre breves pieces de théâtre en vers qu’il appelle ses Petites Tragedies : Le Chevalier avare, Mozart et Salieri, Le Convive de pierre (sa version de Don Juan) et Le Festin pendant la peste.

Mozart et Salieri est sans doute la plus célèbre. Pouchkine reprend la rumeur, alors récente, selon laquelle le compositeur Antonio Salieri aurait empoisonne Mozart par jalousie. Sur cette anecdote (historiquement fausse), il construit une meditation de vingt minutes sur le genie, le travail, l’envie, la justice divine. Salieri raisonne, Mozart cree. Salieri merite, Mozart recoit. C’est insupportable. Salieri tue.

La piece a inspire Rimski-Korsakov pour un opéra, et plus recemment Peter Shaffer pour Amadeus, qui a connu la celebrite mondiale grace au film de Milos Forman. Mais l’original de Pouchkine est plus dense, plus rapide, plus implacable. Lisez-le en russe ou en français, vous serez stupefait par sa concision.

oeuvre pouchkine découverte — illustration 3

Les autres Petites Tragedies meritent également la découverte. Le Chevalier avare est une étude clinique sur l’avarice ; Le Convive de pierre, une relecture deconcertante du mythe de Don Juan ; Le Festin pendant la peste, une meditation hallucinee sur la joie et la mort. Quatre pieces, quatre chefs-d’oeuvre, qu’on peut lire en une seule soiree.

Si vous voulez completer votre parcours pouchkinien par un detour vers la culture slave en France, notre dossier sur les liens entre la Lorraine et la Russie raconte comment Nancy a accueilli au XXe siècle une importante communauté russe et comment cet héritage est encore visible aujourd’hui.

Quelles editions et quels traducteurs choisir aujourd’hui ?

La question des traductions est centrale pour aborder Pouchkine en français. Voici un panorama raisonne, par genre.

Pour la prose (La Dame de Pique, La Fille du capitaine, Boris Godounov en partie, les recits de Belkine), la traduction historique de référence est celle de Prosper Merimee pour La Dame de Pique en 1849. Elle est belle, elle est datee, elle conservé une saveur historique. Les traductions modernes plus complètes sont celles d’Andre Meynieux pour la Pleiade (deux volumes Gallimard publies dans les années 1970), qui restent les plus exhaustives et les plus surement annotees.

Pour la poésie narrative (Le Cavalier de bronze, Le Conte du tsar Saltan, Rouslan et Ludmila, Poltava, Les Tsiganes), la collection Poésie/Gallimard propose plusieurs volumes accessibles. Andre Markowicz a publie chez Actes Sud une serie de traductions remarquables sous le titre Le Soleil d’Alexandre, qui rassemble une grande partie de la poésie pouchkinienne dans des versions retravaillees pendant trente ans.

Pour Eugene Oneguine spécifiquement, deux choix s’imposent. Andre Markowicz chez Actes Sud (ou en Babel poche) pour la version la plus musicale. Jean-Louis Backes chez Folio classique pour la version la plus lisible et la mieux annotee pour un premier contact.

Pour la poésie courte (Je vous aimais, Je me souviens, les elegies, les epigrammes), il faut piocher dans différents recueils. Le volume Markowicz dans Le Soleil d’Alexandre reste le plus complet en français. Quelques anthologies anciennes (Jean Chuzeville chez Stock dans les années 1930) circulent encore d’occasion et ont leur charme.

Pour le théâtre (Boris Godounov et les Petites Tragedies), la collection L’Imaginaire chez Gallimard propose une edition utile dans la traduction de Gabriel Arout. Markowicz a également traduit les Petites Tragedies pour le théâtre, dans des versions destinees a la scene.

Un dernier conseil : ne lisez jamais Pouchkine sur ecran. Sa concision et sa densite demandent du papier, des marges pour annoter, une lampe et un fauteuil. C’est un auteur du soir, pas un auteur de tablette dans le metro. Si vous installez un rituel de lecture pouchkinien, vous le retiendrez toute votre vie.

Un mot, enfin, sur l’utilite d’un guide d’accompagnement. Pour Eugene Oneguine, le commentaire de Vladimir Nabokov en anglais (quatre volumes) est inegale dans son erudition, mais reserve aux lecteurs avances. En français, l’introduction de Backes dans son edition Folio est suffisante pour un premier parcours. Les analyses universitaires de Michel Aucouturier ou de Georges Nivat sont accessibles et enrichissantes pour qui veut approfondir.

Pour aller plus loin

Une fois les huit portes franchies, vous aurez acquis une familiarite reelle avec Pouchkine. Vous pourrez alors elargir vers les contemporains qu’il a inspires (Lermontov, Gogol), vers les heritiers qu’il a engendres (Tolstoi, Tchekhov, et au-dela), vers les compositeurs qui ont mis son oeuvre en musique (Glinka, Tchaikovski, Moussorgski, Rimski-Korsakov, Rachmaninov). Vous pourrez aussi visiter ses lieux : Tsarskoie Selo, Mikhailovskoie, Saint-Petersbourg, et même, plus modestement, découvrir comment l’héritage culturel russe a essaime en France, notamment a Nancy, ou notre association perpetue le souvenir et l’étude de cette grande figure.

Bonne lecture. Et n’oubliez jamais : avec Pouchkine, le plus important n’est pas la rapidite, c’est la patience. La première lecture vous donnera l’histoire. La deuxieme vous donnera la musique. La troisième vous donnera Pouchkine.