Quand un lecteur français ouvre pour la première fois La Dame de Pique en 1849, c’est dans une traduction signee Prosper Merimee. L’auteur de Carmen, déjà célèbre, déjà academicien, choisit d’introduire au public français un poète russe mort douze ans plus tot. Cette décision discrète a des consequences immenses : elle ouvre la porte a la reception de toute la littérature russe en France.
Cet article retrace le parcours de cette rencontre entre Merimee et Pouchkine. Une rencontre posthume, exclusivement litteraire, mais decisive pour l’histoire des echanges culturels franco-russes au XIXe siècle.
Merimee, academicien et russophile
Prosper Merimee est ne en 1803 a Paris, dans une famille d’artistes. Il etudie le droit, voyage en Espagne, en Corse, en Angleterre, et publie ses premiers textes (Théâtre de Clara Gazul, La Guzla) en jouant sur l’attribution fictive. Carmen parait en 1845, Colomba en 1840, Mateo Falcone en 1829. Vers 1847, Merimee est déjà un écrivain reconnu, inspecteur général des Monuments historiques, et bientot academicien (1844).
C’est a cette période qu’il se tourne vers la Russie. Il a 44 ans, une situation sociale assise, un gout developpe pour les langues. Le russe le seduit précisément parce qu’il est, pour un Français cultive, un territoire largement inconnu. La Russie est encore, dans l’imaginaire français des années 1840, une puissance lointaine, autocratique, dont la littérature reste une rumeur.
Merimee n’est pas le seul Français a s’interesser a la Russie. Astolphe de Custine publie La Russie en 1839 (paru en 1843), recit de voyage critique qui fait scandale a Saint-Petersbourg. Theophile Gautier voyagera en 1858 et publiera son Voyage en Russie en 1867. Mais Merimee est l’un des premiers a apprendre serieusement la langue, pas seulement pour parler aux diplomates, mais pour lire les textes.
Comment Merimee apprit le russe
L’apprentissage commence vers 1847-1848. Merimee se forme avec l’aide de Russes installes a Paris, notamment Sergei Soboliewski, ami posthume de Pouchkine, et Varvara Doubenskaia, future comtesse de Lagrene. Cette dernière joue un role essentiel : aristocrate russe mariée a un diplomate français, elle introduit Merimee dans les cercles russes parisiens et le guide dans ses premières lectures.

L’apprentissage du russe par un Français adulte est un exercice ingrat. La declinaison, l’aspect verbal, l’alphabet cyrillique, la complexite des registres : tout demande des années. Merimee y consacre du temps avec méthode. Il lit d’abord avec dictionnaire, puis sans, et finit par produire des traductions qui, sans être parfaites, sont d’une qualité remarquable pour un autodidacte.
Sa correspondance avec Sergei Sobolevski et avec d’autres Russes documente cette progression. Il pose des questions sur les nuances de tel ou tel mot, sur les realia (objets de la vie quotidienne, institutions) qu’il ne comprend pas. Cette humilite philologique fait la qualité de ses traductions ulterieures.
La traduction de La Dame de Pique (1849)
C’est en 1849 que parait la traduction de La Dame de Pique dans la Revue des Deux Mondes. Merimee la signe et l’accompagne d’une notice biographique sur Pouchkine. Pour la grande majorite des lecteurs français, c’est la première fois que le nom de Pouchkine est associe a un texte traduit en entier.
La nouvelle de Pouchkine, écrite en 1834, etait déjà célèbre en Russie. Mais en France, elle est découverte avec quinze ans de retard. Merimee a choisi ce texte parce qu’il est court, qu’il a une intrigue forte, et qu’il porte une dimension fantastique susceptible de plaire au public français habitue a Hoffmann et a Nodier. C’est un choix strategique : faire entrer Pouchkine par la porte la plus accessible.
La traduction est elegante, fidele dans ses grandes lignes, mais elle francise un peu. Merimee gomme parfois les particularites du russe (les diminutifs, les patronymes), aplanit certaines familiarites de ton. Le Pouchkine de Merimee est plus proche du Merimee narrateur que du Pouchkine original. Mais ce defaut, qui choque les russisants modernes, est en réalité la condition de la reception : sans cette acclimatation, le texte aurait paru trop etrange au public français de 1849.
Les autres traductions : Le Coup de pistolet, Les Bohemiens
Après La Dame de Pique, Merimee continue son travail. Il traduit Le Coup de pistolet (autre nouvelle des Recits de Belkine), Les Bohemiens (poème narratif de 1824), et plusieurs poèmes courts. Il s’attaque aussi a des textes de Gogol (L’Inspecteur général) et a quelques pages de Tourgueniev.
Le Coup de pistolet est interessant parce qu’il montre Merimee aux prises avec l’ironie pouchkinienne, plus subtile que celle de La Dame de Pique. La nouvelle raconte une histoire de duel reporte, ou un homme garde pendant des années le droit de tirer son coup de pistolet sur son adversaire. Pouchkine joue avec les codes du recit d’honneur ; Merimee, qui les connait bien (il avait lui-même failli se battre en duel), trouve la tonalite juste.

Les Bohemiens, poème en vers libres, présente une difficulte plus grande. Merimee renonce a transposer la versification et propose une traduction en prose. Ce choix, courant a l’époque, fait perdre la musique de l’original mais preserve le sens. Le texte parait dans la Revue des Deux Mondes en 1852.
Pour qui veut découvrir comment l’oeuvre de Pouchkine s’organise au-dela des nouvelles, voir analyse complète d’Eugene Oneguine : Merimee n’a pas traduit ce roman en vers, mais il l’a longuement commenté.
Les articles de la Revue des Deux Mondes
Au-dela des traductions proprement dites, Merimee a publie dans la Revue des Deux Mondes plusieurs articles consacres a la littérature russe. Le plus célèbre est l’article sur Pouchkine paru en 1868, deux ans avant sa propre mort. Merimee y dresse un portrait de l’écrivain, situe son oeuvre dans le contexte russe et europeen, et plaide pour une reception serieuse de Pouchkine en France.
Ces articles font autorite. Ils sont lus par les écrivains français qui s’interessent a la Russie : Tourgueniev les commenté, Flaubert les mentionne dans sa correspondance, et plus tard Maupassant en heritera indirectement. Voir notre article sur Alexandre Pouchkine et sur son oeuvre a découvrir pour situer la place du poète dans cette reception.
Merimee n’est pas un critique professionnel ; ses articles ont la qualité d’un homme qui lit avec passion et qui veut faire partager. C’est cette dimension affective, plus que technique, qui les rend memorables.
L’influence sur Tourgueniev et Flaubert
Tourgueniev arrive a Paris en 1847. Il rencontre Merimee dans les années 1850. Les deux hommes se lient d’une amitie qui durera jusqu’a la mort de Merimee en 1870. Tourgueniev valide les traductions de Merimee, lui fournit des informations, et le présente a d’autres écrivains français. Cette amitie est le pivot par lequel Pouchkine entre vraiment dans la conscience litteraire parisienne.
Flaubert, présente a Tourgueniev en 1863, devient son ami proche. Or Flaubert lit les traductions de Merimee. Sa correspondance contient plusieurs allusions a Pouchkine, qu’il connait par ce canal. Et c’est par Flaubert que Maupassant, son disciple, sera mis a son tour en contact avec la matière russe.

Cette chaine (Merimee, Tourgueniev, Flaubert, Maupassant) est essentielle pour comprendre comment la littérature russe est entrée dans la littérature française. Sans Merimee, le canal aurait ete plus etroit, plus tardif, et peut-être plus academique.
Héritage : du XIXe siècle aux traducteurs contemporains
Après Merimee, plusieurs traducteurs prennent le relais. Louis Viardot, mari de la cantatrice Pauline Viardot et ami de Tourgueniev, traduit Gogol et complète certaines lacunes de Pouchkine. Henri Mongault, au debut du XXe siècle, propose une edition française plus systematique. Puis viennent les traductions de la Pleiade dans les années 1950 et 1970.
Le tournant majeur est l’arrivée d’Andre Markowicz. Sa traduction d’Eugene Oneguine (publiée en 2005) restitue les contraintes de versification du roman en vers, ce qu’aucun predecesseur n’avait ose. Markowicz a aussi retraduit La Dame de Pique. Sa demarche est l’inverse de celle de Merimee : la ou Merimee francisait, Markowicz revendique l’etrangete du russe.
Les deux approches ne s’opposent pas, elles se completent. Merimee a fait entrer Pouchkine en France ; Markowicz, deux siècles après, le rend a la nouveaute. Entre les deux, des dizaines de traducteurs ont travaille un texte qui, decidement, ne se laisse jamais clore.
Lire Pouchkine en français, c’est aujourd’hui choisir entre plusieurs voix. La voix de Merimee, celle d’un academicien du XIXe siècle qui adoptait Pouchkine comme un cousin litteraire. La voix de Markowicz, celle d’un traducteur du XXIe siècle qui revendique la différence. Et la voix, evidemment, de Pouchkine lui-même, accessible seulement a qui apprend le russe.
Mais sans Merimee, rien de cela ne serait advenu. C’est pourquoi son nom merite d’être connu non seulement comme auteur de Carmen, mais comme le passeur silencieux d’un poète russe qui aurait pu rester inconnu en France pendant un demi-siècle de plus. Pour prolonger cette histoire jusqu’a aujourd’hui, notre entretien sur les defis linguistiques de la traduction de Pouchkine, entre rime et sens explore les arbitrages auxquels sont confrontes les traducteurs contemporains, deux siècles après Merimee.
Pour comprendre pourquoi cette tradition de traduction est si exigeante et pourquoi Pouchkine occupe en Russie une place comparable a celle de Shakespeare en Angleterre, voir notre entretien avec la slaviste Helene Dvoretsky, qui prolonge la reflexion sur la transmission française de l’oeuvre.