Il pleut sur Strasbourg ce mardi de mai. Dans son appartement du quartier de la Krutenau, dont les fenêtres donnent sur les toits ardoisés et les cheminées en brique, Hélène Dvoretsky nous reçoit autour d’un thé noir servi dans des verres à podstakannik en argent. Sur sa table de travail, des éditions russes annotées, une bibliographie de l’Institut d’études slaves, des piles de manuscrits de traduction en cours.

Slaviste et traductrice depuis plus de vingt ans, elle a accompagné plusieurs générations d’étudiants francophones dans leur lecture de la littérature russe. Elle dispense aussi des cours du soir pour adultes, et anime un cycle de conférences itinérantes en Alsace, Lorraine et Champagne. Son rapport à Pouchkine est celui d’une lectrice ancienne, devenue passeuse. Nous l’avons rencontrée pour comprendre pourquoi cet auteur, mort à trente-sept ans en 1837, occupe encore aujourd’hui en Russie une place comparable à celle de Shakespeare en Angleterre.

Hélène Dvoretsky, slaviste — portrait éditorial

Hélène Dvoretsky

Slaviste, traductrice (Strasbourg)

Spécialiste de la littérature russe du XIXe siècle. Vingt ans d'enseignement universitaire et de traduction littéraire. Animatrice de cycles de conférences sur Pouchkine, Tchekhov et Tourgueniev en Alsace-Moselle. Portrait éditorial — entretien réalisé en mai 2026.

Marie Roussel : Hélène Dvoretsky, l'expression « Pouchkine est notre tout » revient sans cesse en Russie. Que recouvre-t-elle exactement, et pourquoi un francophone devrait-il s'en soucier ?
Hélène Dvoretsky :

La formule est d’Apollon Grigoriev, en 1859, vingt-deux ans après la mort de Pouchkine. Elle résume une idée largement partagée à l’époque, qui n’a jamais cessé de l’être depuis : Pouchkine n’est pas seulement un grand écrivain russe, il est la matrice à partir de laquelle la littérature russe s’est constituée comme telle. Avant lui, on a Lomonossov, Karamzine, Joukovski, des précurseurs. Après lui, on a Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov — et tous, sans exception, se définissent par rapport à lui.

Pour un francophone, l’enjeu est double. D’abord littéraire : si on veut comprendre comment fonctionne la littérature russe, il faut savoir d’où elle vient. C’est comme essayer de lire la poésie française moderne sans avoir entendu parler de Ronsard ou de Malherbe. Ensuite culturel : Pouchkine est tellement intégré au russe quotidien — citations, expressions, références scolaires — qu’on ne peut pas vraiment fréquenter la culture russe contemporaine sans le rencontrer.

Et puis il y a un troisième enjeu, plus discret. Pouchkine est lui-même un grand lecteur de la France. Toute son œuvre est traversée par la lecture de Voltaire, de Parny, de Chénier, de Stendhal. Lire Pouchkine en français, c’est en partie retrouver des références qu’on connaît déjà.

Marie Roussel : Vous le comparez parfois à Shakespeare. Cette comparaison est devenue presque cliché. Mais qu'a-t-elle de vraiment fondé ?
Hélène Dvoretsky :

Trois choses fondent la comparaison, et je crois qu’elles tiennent.

La première est le rôle linguistique. Shakespeare a fixé l’anglais moderne. Avant lui, on a un anglais médiéval encore très instable. Après lui, on a une langue capable de tout dire, du discours royal à l’argot des tavernes, du sublime tragique à la blague obscène. Pouchkine fait le même travail en russe entre 1815 et 1836. Avant lui, le russe littéraire est balbutiant, en grande partie soumis à des modèles français ou allemands, et la langue parlée est jugée trop pauvre pour la haute littérature. Après lui, on a un russe capable de tout, qui sert de fondation à toute la prose ultérieure.

La deuxième est le statut national. Shakespeare est devenu en Angleterre un repère identitaire qui dépasse largement la littérature. Pouchkine occupe la même fonction en Russie. Sa statue est dans toutes les villes, son anniversaire est une fête nationale, ses vers sont récités à l’école obligatoirement. Aucun autre écrivain russe n’a ce statut — pas même Tolstoï ni Dostoïevski.

La troisième est la diversité des registres. Pouchkine a écrit dans presque tous les genres : poésie lyrique, contes en vers, roman en vers, théâtre en vers, prose, articles critiques, correspondance privée. Shakespeare avait fait la même chose pour son temps. Ce sont des écrivains-mondes, qui contiennent en germe toutes les directions ultérieures.

Là où la comparaison s’arrête, c’est sur le théâtre. Pouchkine a écrit Boris Godounov et les Petites Tragédies, mais ses pièces n’ont jamais eu, de son vivant ni après, l’impact public des pièces de Shakespeare. Pouchkine est avant tout un poète et un prosateur. C’est une nuance qui compte.

Marie Roussel : Vous animez régulièrement des cycles de découverte pour des publics francophones. Quelle est leur première réaction face à Pouchkine ?
Hélène Dvoretsky :

La surprise, presque toujours. Les gens arrivent avec une image héritée des manuels scolaires : un poète romantique grandiloquent, vaguement byronien, avec des moustaches et un destin tragique. Ils découvrent un écrivain rapide, ironique, classique, plus proche de Mérimée ou de Stendhal que de Lamartine ou Hugo.

Cette surprise est presque toujours positive, mais elle exige un déplacement. Il faut accepter que le grand poète national russe ne ressemble pas du tout à ce qu’on imagine d’un poète national. Pouchkine ne fait jamais d’effets, ne pousse jamais le pathos, ne s’épanche pas. Sa langue est dépouillée, économe, précise. Il faut un peu d’adaptation pour entendre la beauté qu’il y a dans cette retenue.

Une autre surprise est l’humour. Pouchkine est drôle. Eugène Onéguine est traversé d’auto-ironie, de digressions amusées, de clins d’œil au lecteur. La Dame de Pique mêle l’horreur fantastique et la satire mondaine. Les contes en vers sont irrésistibles d’humour populaire. Cette dimension comique est presque toujours invisible dans les présentations scolaires françaises de Pouchkine, qui en font un poète sérieux et morose. C’est une trahison.

Cabinet de travail d'une slaviste à Strasbourg — éditions annotées de Pouchkine

Marie Roussel : Beaucoup de lecteurs francophones disent que la poésie russe est intraduisible. Est-ce votre expérience ?
Hélène Dvoretsky :

Non, et c’est une expression que j’aimerais voir disparaître. Toute poésie est intraduisible si on entend par là « impossible à transposer parfaitement ». Personne ne nie pourtant qu’on puisse traduire Dante, Rilke ou Yeats, et lire ces traductions avec un vrai bonheur littéraire.

Pour Pouchkine, le défi est réel mais surmontable. Trois choses résistent. La première est la rapidité : Pouchkine dit en quatre vers ce que d’autres mettent vingt vers à dire, et le français en traduction tend toujours à se déployer plus que le russe. La seconde est la musique : le russe pouchkinien a une scansion souple, des allitérations très travaillées, une rime souvent surprenante. La troisième est l’ironie : ce ton à mi-chemin entre le sérieux et l’amusement est difficile à reproduire sans alourdir.

Mais nous avons aujourd’hui d’excellents traducteurs francophones. André Markowicz a fait pour Eugène Onéguine un travail considérable, en gardant les vers et la strophe pouchkinienne. Jean-Louis Backes propose une approche plus prosaïque mais très fidèle. Louis Martinez, dans son Anthologie de la poésie russe, donne des versions courtes très réussies des poèmes lyriques. Personne n’épuise l’original, mais chaque traducteur révèle une dimension différente. Le lecteur francophone qui veut entrer dans Pouchkine n’a pas à attendre.

Marie Roussel : Quels textes recommanderiez-vous à un lecteur qui n'a jamais ouvert un livre de Pouchkine ?
Hélène Dvoretsky :

Je propose toujours un parcours en quatre étapes, qui prend une vingtaine d’heures de lecture étalées sur quelques semaines.

La première étape, c’est La Dame de Pique. Cinquante pages, format nouvelle fantastique, lecture en une heure. C’est le texte qui donne le plus immédiatement le ton de Pouchkine : ironie, densité, fin saisissante. Les éditions Folio ou Garnier-Flammarion sont parfaites.

La deuxième étape, ce sont les Récits de Belkine. Cinq nouvelles brèves, chacune un petit chef-d’œuvre. Le Maître de poste est particulièrement bouleversant. On découvre la prose pouchkinienne dans toute sa diversité tonale.

La troisième étape, c’est un choix de poèmes courts. Je recommande l’anthologie de Louis Martinez chez Gallimard, qui donne en édition bilingue les textes essentiels : Je vous aimais, Le Prophète, Souvenir, Encore une fois j’ai visité, le Monument. Une trentaine de pages qui suffisent à comprendre pourquoi les Russes parlent de génie.

La quatrième étape, et c’est la plus exigeante, c’est Eugène Onéguine. Je recommande la traduction d’André Markowicz pour entendre la musique strophique. C’est un investissement, mais c’est aussi le sommet. À ce stade, le lecteur a déjà fréquenté assez Pouchkine pour entrer dans le roman en vers sans en être désorienté.

Pour ceux qui voudraient aussi du théâtre, Mozart et Salieri est extraordinaire, et tient en quelques pages.

Bibliothèque russe ancienne — illustration interview slaviste

Marie Roussel : Pouchkine n'a jamais quitté la Russie. Comment expliquez-vous l'universalité supposée de son œuvre, dans un contexte aussi national ?
Hélène Dvoretsky :

C’est une excellente question, qui touche à un paradoxe. Pouchkine, qui n’est jamais sorti de l’Empire russe, a écrit des œuvres dont les héros sont espagnols (Le Convive de pierre), italiens (en partie Mozart et Salieri), géorgiens (Le Captif du Caucase), polonais (Les Tziganes), et qui se sont nourris massivement de la littérature française, anglaise, allemande, italienne, antique. Son patriotisme russe profond ne l’a jamais empêché d’être un cosmopolite culturel.

Cette double nature explique son universalité. Pouchkine est russe jusqu’à la moelle, mais il pense le russe en dialogue permanent avec l’Europe occidentale. Quand il écrit Mozart et Salieri, il pose une question — celle du génie face au mérite — qui dépasse de loin la Russie. Quand il écrit La Fille du capitaine, il explore un dilemme moral — l’honneur contre la survie — qui est universel.

Tolstoï dira plus tard, dans son discours sur Pouchkine de 1880 — pardon, c’est Dostoïevski qui a fait le discours, je me trompe — que Pouchkine avait une « capacité d’universalité » presque unique, capable de devenir tour à tour Espagnol, Anglais, ou Romain ancien. C’est exagéré, mais ça touche juste. Pouchkine a une porosité aux autres cultures qui le rend immédiatement traduisible — non pas comme texte, mais comme posture intellectuelle.

Marie Roussel : Vous vivez à Strasbourg et vous animez des conférences en Lorraine, à Nancy notamment. Comment percevez-vous le rapport entre Pouchkine et le public francophone d'aujourd'hui ?
Hélène Dvoretsky :

Il est plus vivant qu’on ne le croit. À chaque conférence, je rencontre des gens qui ont lu Eugène Onéguine en français il y a vingt ou trente ans, qui en gardent un souvenir précis, qui peuvent encore citer des vers. Pouchkine n’est pas du tout un auteur oublié dans le paysage francophone — il est juste discret.

À Nancy, j’ai constaté un attachement particulier. Il y a là une mémoire russe qui remonte aux émigrés blancs des années 1920, à la diaspora qui s’est installée durablement dans la région après la Révolution. La Maison Pouchkine de Nancy, animée par une association culturelle entre 2009 et 2018, a contribué à entretenir cet attachement. Je trouve très juste qu’un nouveau magazine-guide reprenne le flambeau de cette mémoire, sans confusion avec l’ancienne structure associative.

Le public lorrain a aussi un avantage particulier : la proximité avec l’Allemagne et l’Alsace lui donne souvent un rapport décomplexé aux cultures étrangères. À Nancy, on lit du russe en traduction sans se sentir spécialement transgressif. C’est une terre d’accueil littéraire pour Pouchkine.

Marie Roussel : Quels sont, selon vous, les principaux malentendus français sur Pouchkine ?
Hélène Dvoretsky :

J’en vois trois principaux.

Le premier, c’est de le considérer comme un romantique. Pouchkine a un moment byronien dans sa jeunesse — Le Captif du Caucase, Les Tziganes —, mais il s’en éloigne très vite et devient profondément classique : économie de moyens, ironie maîtrisée, refus du pathos. Le ranger sous l’étiquette « romantisme » fait passer à côté de ce qu’il est vraiment.

Le deuxième malentendu, c’est de réduire son destin à son duel. La mort spectaculaire à trente-sept ans, contre l’officier français d’Anthès, fascine le public francophone et finit par éclipser l’œuvre. On parle de la mort de Pouchkine plus qu’on ne lit ses textes. C’est dommage.

Le troisième malentendu, c’est de penser qu’il est inaccessible sans le russe. C’est faux. La prose pouchkinienne se lit aussi facilement que celle de Mérimée. La poésie courte est traduite de manière convaincante. Eugène Onéguine en Markowicz se lit avec bonheur. Le seul vrai obstacle, c’est de commencer.

Questions rapides — les idées reçues

Pouchkine est intraduisible.
Faux. Difficile, mais traduit dans plus de cinquante langues. Les versions françaises actuelles sont excellentes.
Il faut connaître la Russie pour l'apprécier.
Faux. Sa prose tient toute seule. Une lecture sans contexte est tout à fait possible et reste passionnante.
Pouchkine est mort en duel parce qu'il aimait trop sa femme.
Vrai en partie, mais simplifié. Le mécanisme est plus complexe — pression sociale, lettres anonymes, jeux de cour, codes d'honneur. Sa femme Natalia n'en est pas la cause directe.
Eugène Onéguine est trop long pour un débutant.
Vrai en théorie. Commencer par La Dame de Pique ou les Récits de Belkine est plus sage.
Pouchkine est devenu un instrument de propagande.
Récurrence historique. Toutes les époques ont récupéré Pouchkine, soviétique, tsariste, contemporaine. L'œuvre, elle, reste plus libre que ses utilisations.
Tolstoï et Dostoïevski sont plus importants.
Faux du point de vue russe. En Russie, Pouchkine est une catégorie à part — la matrice. Tolstoï et Dostoïevski en sont les héritiers, et le revendiquent.
Sa poésie a vieilli.
Faux. Sa langue de 1830 est étonnamment proche du russe moderne — beaucoup plus proche que celle de Hugo ne l'est du français contemporain.

Conclusion — les trois choses à retenir

À la fin de l’entretien, nous demandons à Hélène Dvoretsky de résumer en trois points ce qu’un lecteur francophone devrait emporter de cette conversation.

Premièrement, Pouchkine n’est pas un poète romantique aux moustaches noires : c’est un classique européen, ironique et rapide, qui a fixé le russe littéraire moderne comme Shakespeare a fixé l’anglais. Le lire ne demande pas un effort culturel énorme, juste une décision de commencer.

Deuxièmement, la prose pouchkinienne est la porte d’entrée la plus naturelle pour un francophone. La Dame de Pique en première lecture, puis les Récits de Belkine. La poésie viendra ensuite, en commençant par les textes courts. Eugène Onéguine est un sommet, à garder pour plus tard.

Troisièmement, Pouchkine est moins éloigné qu’on ne le croit. Il a lu nos auteurs, parlait notre langue, écrivait dans nos formes. Le rencontrer, pour un Français, c’est aussi rencontrer une part inconnue de la culture française du XIXe siècle vue depuis Saint-Pétersbourg.

Hélène Dvoretsky reprend une gorgée de thé. Dehors, la pluie continue. Sur la table, parmi les livres ouverts, une édition bilingue d’Eugène Onéguine annotée à l’encre rouge laisse deviner des années de relectures patientes. « Pouchkine n’est pas un auteur du passé, conclut-elle. Il est encore en avance sur nous. »

Pour prolonger cette conversation, Le Cercle Pouchkine publie régulièrement des analyses approfondies de poèmes pouchkiniens, accompagnées de versions bilingues commentées par des slavistes francophones.