Le rendez-vous est fixé sur la place Stanislas, devant les grilles dorées de Jean Lamour. Il est 9 h 30 ce mardi de mai, et la place — déjà animée d’un groupe scolaire qui prend ses repères — offre un cadre presque trop solennel pour un entretien. Antoine Vallot, guide-conférencier nancéien, propose qu’on rejoigne plutôt un café tranquille de la rue Stanislas, à deux pas. C’est là, autour d’un café noir, qu’il déploie sa carte annotée de la Lorraine russophone.
Diplômé de l’École du Louvre il y a une vingtaine d’années, formé ensuite à la conférence patrimoniale, il vit à Nancy depuis 2010 et y propose toute l’année des promenades thématiques. Sa spécialité : les histoires discrètes, celles que les guides généralistes ne mentionnent pas. La présence russe en Lorraine en fait partie. « C’est une mémoire continue, jamais spectaculaire, mais beaucoup plus dense qu’on ne l’imagine », dit-il en sortant un petit carnet annoté de croix bleues.
Antoine Vallot
Spécialiste de l'histoire culturelle de la Lorraine et de ses circulations européennes. Anime depuis quinze ans des promenades thématiques à Nancy, Metz et Lunéville, dont un cycle régulier sur les traces russes en Meurthe-et-Moselle. Portrait éditorial — entretien réalisé en mai 2026 sur la place Stanislas.
Ils s’attendent généralement à une visite courte, parce qu’ils imaginent qu’il n’y a presque rien à voir. Et puis ils découvrent qu’on peut facilement faire trois ou quatre heures sans s’ennuyer, en intra-muros nancéien.
Le parcours commence souvent place Stanislas, parce que c’est de là que partent toutes les histoires lorraines. Je leur explique que Stanislas Leszczynski, l’ancien roi de Pologne installé en Lorraine au XVIIIe siècle, a apporté avec lui une ouverture aux mondes slaves qui n’a jamais complètement quitté Nancy. C’est un point de départ symbolique important — Stanislas est polonais et non russe, mais c’est lui qui a ouvert la cité ducale aux cultures de l’Est européen.
On enchaîne ensuite sur le musée des Beaux-Arts, qui conserve quelques toiles dialoguant avec le goût orientaliste et slave en vogue au XIXe siècle. Puis le musée de l’École de Nancy, où l’on raconte les commandes Gallé et Daum livrées à la cour de Saint-Pétersbourg. La chapelle Saint-Saulve, en centre-ville, abrite la paroisse orthodoxe et donne au parcours sa dimension religieuse vivante. La Bibliothèque Stanislas conserve un fonds slave ancien remarquable. On termine par le cimetière du Sud, où dorment plusieurs familles d’émigrés blancs venues s’installer ici après 1920.
Au total, ça fait facilement quinze à vingt arrêts pour une demi-journée. Personne ne ressort en disant « j’ai vu trois pierres ». Au contraire — la plupart sont surpris de la densité.
L’arrivée se fait essentiellement entre 1920 et 1925, dans la grande vague d’émigration consécutive à la guerre civile russe. La Lorraine est, à ce moment-là, une terre d’industrie et d’agriculture qui a besoin de main-d’œuvre — la guerre de 1914-1918 a saigné la population active française. Plusieurs centaines de Russes blancs s’installent dans les bassins industriels — Pompey, Joeuf, Auboué — pour travailler dans la sidérurgie. D’autres, plus qualifiés, s’installent à Nancy même : ingénieurs, médecins, ingénieurs des Mines, anciens officiers reconvertis dans l’enseignement.
On estime qu’environ huit cents Russes étaient installés durablement à Nancy et en Lorraine en 1930. Ce n’est pas une communauté massive comme à Paris, où ils étaient plusieurs dizaines de milliers, mais c’est une présence significative pour une métropole régionale.
Ce qui reste aujourd’hui ? D’abord les sépultures, dans plusieurs cimetières lorrains. Ensuite la paroisse orthodoxe Saint-Saulve, fondée précisément pour répondre aux besoins liturgiques de cette communauté émigrée. Ensuite quelques familles dont les descendants vivent toujours dans la région, parfois sans plus parler le russe mais en gardant le nom. Et puis quelques bâtiments, quelques anciens commerces, quelques inscriptions discrètes qui ne disent leur histoire qu’à qui sait les lire.
Je trouve cette mémoire bouleversante parce qu’elle est presque entièrement non-monumentale. Pas de grande église à coupole dorée, pas de quartier russe identifiable, pas de manifestations folkloriques annuelles. C’est une mémoire en pointillés.
Saint-Saulve est une petite chapelle qui a été affectée à la liturgie orthodoxe russe dans les années 1920, à la demande de la communauté émigrée. C’est un bâtiment modeste de l’extérieur — il faut connaître l’adresse pour le repérer — mais l’intérieur est l’un des plus beaux espaces orthodoxes de l’Est de la France.
L’iconostase est composite, faite de pièces apportées par les émigrés : icônes du Caucase, du Don, de Saint-Pétersbourg, qu’ils avaient emportées dans leur fuite. Certaines icônes datent du XVIIIe siècle, d’autres sont contemporaines. L’éclairage est naturel, doux, presque méditatif. Les chants liturgiques, lorsqu’on a la chance d’assister à un office, sont d’une beauté à couper le souffle — la chorale russe orthodoxe de Nancy chante a cappella selon le canon byzantino-slave.
Pour les visiteurs, je conseille de venir aux vêpres du samedi soir — la messe du dimanche est plus longue et plus solennelle, mais les vêpres permettent d’entrer dans l’esprit du lieu sans s’engager pour deux heures. Il faut s’habiller correctement, garder le silence, ne pas photographier pendant les offices. C’est un lieu de culte vivant, pas un musée.

La Maison Pouchkine a été une belle aventure. Une association culturelle créée en 2009 a animé pendant près de dix ans des cours de russe, des conférences, des concerts, des événements littéraires liés à Pouchkine et à la culture slave. Elle s’est arrêtée en 2018 — cessation d’activité de l’association.
Le lieu lui-même n’accueille plus de public régulier. Les murs sont restés. L’esprit s’est déplacé : les institutions publiques — musées, bibliothèque — ont pris partiellement le relais des activités culturelles. D’autres associations franco-russes de la région organisent ponctuellement des événements. Ce n’est pas la même densité d’animation, mais ce n’est pas le néant non plus.
Personnellement, je trouve très juste qu’un nouveau projet éditorial — le magazine-guide pouchkine-nancy.com — reprenne le flambeau de cette mémoire en se distinguant clairement de la structure associative qui n’existe plus. C’est une manière de garder vivante la curiosité pour Pouchkine et pour la mémoire russe à Nancy, sans faire revivre artificiellement une structure qui appartient au passé.
Ce qui me semble important, c’est de raconter l’histoire complète : il y a eu une association, elle a fonctionné dix ans, elle s’est arrêtée. Aujourd’hui, ce sont d’autres acteurs — institutionnels, éditoriaux, individuels — qui portent cette mémoire. Cette continuité par renouvellement est typique des cités patrimoniales comme Nancy.
Trois itinéraires me viennent immédiatement à l’esprit.
Le premier, c’est la promenade « Nancy industrielle et russe » dans la vallée de la Moselle. On part en train de Nancy vers Pompey, puis Joeuf, puis Auboué. On visite les anciens sites sidérurgiques où des centaines de Russes blancs ont travaillé entre 1920 et 1960. On retrouve des plaques commémoratives, des cités ouvrières, parfois des chapelles orthodoxes désaffectées. C’est une journée complète, fatigante, mais d’une intensité historique très forte. Les visiteurs ressortent souvent bouleversés par cette mémoire ouvrière oubliée.
Le deuxième, c’est la promenade « Stanislas et l’Est européen » à Nancy. On part de la place Stanislas, on évoque le roi polonais et son rôle de passeur entre la France et l’Est européen, on enchaîne sur les artistes de l’École de Nancy qui ont travaillé pour la cour impériale russe, on conclut par la chapelle Saint-Saulve. C’est une boucle de trois heures, accessible à tous les âges, idéale pour une première découverte.
Le troisième, c’est la promenade « Nancy littéraire et russophile » qui suit les traces des écrivains français qui ont fréquenté la culture russe : Mérimée, qui a traduit Pouchkine ; Vogüé, qui a fait découvrir Tolstoï et Dostoïevski aux Français ; les libraires et bouquinistes de la rue Saint-Jean qui vendaient des éditions russes au XIXe siècle. C’est un parcours plus intellectuel, qu’on termine généralement à la Bibliothèque Stanislas, devant les ouvrages anciens.
Une journée idéale, je la construirais en quatre temps.
Le matin, place Stanislas et le musée des Beaux-Arts. C’est le cœur monumental de la ville, et le musée — avec ses peintures du XIXe siècle dialoguant avec le goût slave — donne une première profondeur. Compter trois heures avec une visite guidée en français.
Le déjeuner dans un restaurant à inspiration slave si possible. Il y a deux ou trois adresses à Nancy qui proposent une cuisine russe ou polonaise sérieuse — bortsch, pelmenis, blinis. C’est un déjeuner agréable et qui prolonge le thème.
L’après-midi, le musée de l’École de Nancy avec un focus sur les pièces destinées à la Russie impériale, suivi d’un passage par la chapelle Saint-Saulve. Si le timing le permet, terminer à la Bibliothèque Stanislas pour voir les éditions anciennes de Pouchkine et de Tourgueniev.
Fin de journée, un verre dans le parc de la Pépinière, qui est l’un des plus beaux jardins urbains de France et qui rappelle, à plusieurs égards, les jardins impériaux de Tsarskoïe Selo. C’est une comparaison qui peut sembler exagérée, mais on y retrouve cette même lumière dorée d’avril ou de septembre, et cette même atmosphère méditative qu’on prête aux poètes russes.
Je conseille toujours d’éviter le dimanche pour ce type de parcours — beaucoup de musées sont fermés. Le mardi ou le jeudi sont les meilleurs jours.

Quatre destinations valent vraiment l’investissement d’une demi-journée à une journée.
Metz est la première. Les Russes blancs s’y sont également installés en nombre, et la cathédrale Saint-Étienne abrite quelques objets liturgiques offerts par la communauté orthodoxe locale dans les années 1930. Le musée de la Cour d’Or conserve aussi quelques pièces évoquant les relations franco-russes au XIXe siècle. Compter une journée complète depuis Nancy en TER.
Lunéville est la deuxième. Le château ducal — celui de Stanislas Leszczynski — porte la marque de l’orientation polonaise et slavophile du « roi-philosophe ». Les jardins, restaurés après l’incendie de 2003, intègrent des éléments inspirés des jardins russes que Stanislas connaissait par sa correspondance.
Pont-à-Mousson est la troisième. La ville garde quelques sépultures russes, et son ancienne université jésuite a accueilli au XVIIIe siècle des étudiants venus de Pologne et des marges orientales de l’Empire russe.
La quatrième destination, plus surprenante, c’est Plombières-les-Bains, station thermale où Tourgueniev séjourna à plusieurs reprises et où plusieurs aristocrates russes vinrent en cure au XIXe siècle. Il existe une plaque commémorative, et l’office de tourisme propose une brochure sur les hôtes illustres russes de la station.
Pour qui dispose d’une semaine, on peut construire un circuit complet « Lorraine russe » qui couvre Nancy, Metz, Lunéville, Pont-à-Mousson et Plombières. C’est un itinéraire que je propose chaque été et qui rencontre un vrai succès.
Questions rapides — les idées reçues
- « Il n'y a rien à voir de russe à Nancy. »
- Faux. On peut facilement remplir trois à quatre heures de visite en intra-muros, et une semaine entière en élargissant à la Lorraine.
- « La présence russe à Nancy date d'après 1991. »
- Faux. Elle remonte aux émigrés blancs des années 1920 et même, pour les contacts diplomatiques et artistiques, au XIXe siècle.
- « La Maison Pouchkine est encore active. »
- Faux. L'association culturelle qui a porté ce nom a cessé son activité en 2018.
- « La paroisse orthodoxe Saint-Saulve est fermée au public. »
- Faux. Elle accueille les visiteurs respectueux pendant les offices ; il faut consulter les horaires.
- « Les Russes blancs étaient tous des aristocrates en exil. »
- Faux. Beaucoup étaient des ingénieurs, des cadres techniques, des médecins, et un nombre important d'ouvriers qualifiés qui ont travaillé dans la sidérurgie lorraine.
- « Lunéville n'a rien à voir avec la Russie. »
- Inexact. Le château ducal porte la marque slavophile de Stanislas Leszczynski, qui était roi de Pologne et beau-père de Louis XV.
- « On ne peut visiter ces lieux qu'avec un guide. »
- Faux mais nuancé. Tous les lieux sont accessibles librement. Un guide permet juste de comprendre les détails et les liens entre les différents sites.
Conclusion — les trois choses à retenir
À la fin de notre conversation, la place Stanislas s’est emplie de lumière de midi. Antoine Vallot referme son carnet, prend une dernière gorgée de café, et résume en trois points ce qu’un visiteur devrait emporter de cette interview.
Premièrement, la mémoire russe à Nancy est continue depuis près d’un siècle. Elle n’est pas spectaculaire — pas d’église à coupole dorée, pas de quartier identifiable, pas de festival annuel — mais elle est dense, vivante, et présente sous forme de strates successives qui se lisent à qui sait les déchiffrer.
Deuxièmement, la Lorraine entière mérite l’attention, pas seulement Nancy. Metz, Lunéville, Pont-à-Mousson, Plombières-les-Bains gardent chacun des fragments d’une histoire franco-russe qui s’étire du XVIIIe au XXIe siècle. Une semaine de circuit régional permet de saisir l’ampleur du phénomène.
Troisièmement, la fin du Centre Pouchkine associatif en 2018 n’a pas signé la fin de la mémoire russe à Nancy. Les institutions publiques, les paroisses, les nouvelles initiatives éditoriales prennent le relais. Ce qui change, c’est la forme — pas la substance.
« Nancy n’a jamais cessé d’être une ville russophile, conclut Antoine Vallot en se levant. Elle l’est aujourd’hui d’une autre manière, c’est tout. À nous, guides, éditeurs, conservateurs, de continuer à raconter cette histoire. »
Pour prolonger cette découverte des lieux russes de Nancy, consulter aussi notre guide pratique de la Maison Pouchkine et des sites russes avec adresses, horaires et conseils saisonniers détaillés.
Pour explorer la dimension contemporaine de la diaspora russe en France et découvrir les produits, lectures et lieux qui la font vivre au quotidien, L’Épicerie russe propose un panorama actualisé des adresses et événements russophones du territoire français.