Au sud de la Place Stanislas, dans un pavillon construit par Emmanuel Here au XVIIIe siècle, le Musee des Beaux-Arts de Nancy présente plus de huit cents années de creation europeenne. La plupart des visiteurs y viennent pour la riche collection de peintures françaises, italiennes et flamandes, ou pour le fonds spectaculaire de cristal Daum installe au sous-sol. Plus rares sont ceux qui savent que ce musee conservé également, repartis dans plusieurs sections, un ensemble interessant d’oeuvres russes, slaves et orientalistes.
Cette presence russe n’est pas le resultat d’une politique d’acquisition systematique. Elle s’est constituee par sedimentation, au gre des dons, des legs et des achats opportuns, depuis le XVIIIe siècle jusqu’a nos jours. Elle reflète le gout des amateurs lorrains pour l’Europe orientale, la réalité des echanges artistiques entre la France et la Russie, et la place spécifique de Nancy comme ville carrefour entre l’Ouest et l’Est. Une visite thematique attentive permet de retrouver ce fil rouge a travers les salles. Voici un parcours possible.
Un musee place Stanislas, deux siècles d’acquisitions
Le musee a ete fonde par decret revolutionnaire en 1793, dans le cadre du programme national de creation de musees regionaux destine a accueillir les oeuvres saisies aux émigrés et aux institutions religieuses. Le noyau initial comprenait des peintures provenant des chateaux confisques de la noblesse lorraine, de l’eveche et des ordres religieux supprimes. Plusieurs de ces oeuvres avaient ete acquises au XVIIIe siècle par des amateurs ayant voyage en Europe orientale ou ayant correspondu avec Saint-Petersbourg.
Au XIXe siècle, la collection s’enrichit considerablement par les depots de l’Etat, les achats lors des expositions universelles et les legs de collectionneurs locaux. C’est durant cette période que sont entrées plusieurs oeuvres orientalistes représentant des scenes russes ou caucasiennes. L’orientalisme, alors a la mode, ne distinguait pas toujours strictement entre l’Orient ottoman, l’Orient persan et le Caucase russe ; les amateurs collectionnaient indifferemment ces univers visuels qui offraient un contraste exotique avec la peinture academique.
Le tournant du XXe siècle voit l’arrivée de nouvelles oeuvres liees aux Expositions universelles de 1889 et 1900, ou la Russie etait abondamment représentée. Plusieurs gravures russes contemporaines, des estampes japonaises et chinoises, des objets d’art appliques entrent au musee a cette époque. C’est aussi la période ou les commandes russes recues par les ateliers Daum a Nancy commencent a influencer la production locale, ce qui explique la presence dans la collection actuelle de plusieurs vases et objets directement inspires par les commandes des cours imperiales russes.

L’extension inauguree en 1999 par Laurent et Emmanuelle Beaudouin a permis de redistribuer les collections : le sous-sol abrite l’ensemble Daum, l’extension accueille l’art moderne, le pavillon historique conservé la peinture ancienne. Pour preparer votre visite dans le contexte des sites russes de Nancy, le guide Visiter Nancy sur les pas de Pouchkine propose un parcours d’une journee incluant le musee.
La salle XIXe : peintures russes et orientalisme
C’est dans les salles consacrees au XIXe siècle, généralement a l’etage du pavillon historique, que se concentre la part la plus visible du fonds russe. Plusieurs peintures orientalistes représentent des sujets directement russes : scenes du Caucase, paysages des steppes, portraits de cavaliers cosaques, evocations de la Crimee. Ces oeuvres, dues pour la plupart a des artistes français ayant voyage en Russie au XIXe siècle, offrent un temoignage precieux sur la façon dont la France imaginait alors le monde slave et oriental.
La fascination pour le Caucase, en particulier, etait considerable au XIXe siècle. La littérature romantique française, avec Lermontov traduit, Tolstoi lu dans le texte par les amateurs, avait cree une image puissante de cette frontière russe ou les hauts plateaux, les guerriers tchetchenes et les femmes circassiennes formaient un univers visuel a part entière. Les peintres orientalistes ont nourri cette imagerie. Plusieurs toiles du musee de Nancy temoignent de cette mode, avec un soin documentaire qui surprend parfois par sa precision ethnographique.
A cote de l’orientalisme russe, le fonds inclut quelques peintures russes proprement dites, généralement de petits formats, acquises au tournant du XXe siècle. Paysages, portraits ou scenes de genre dans la tradition realiste qui a domine la peinture russe entre 1860 et 1900 : ces oeuvres offrent un echantillon authentique de la production russe de l’époque.
Cabinet d’arts graphiques : gravures de Saint-Petersbourg
Le cabinet d’arts graphiques du musee, accessible sur rendez-vous pour les chercheurs et pour les visiteurs interesses, conservé un fonds de plus de dix mille gravures, dessins et estampes. Ce fonds inclut un noyau d’oeuvres russes et est-europeennes qui meritent une attention particulière.

On y trouve d’abord des gravures topographiques représentant Saint-Petersbourg, Moscou, Kiev, Riga et plusieurs autres villes de l’Empire russe au XVIIIe et au XIXe siècle. Ces gravures, généralement publiées dans des recueils de voyages illustres ou dans des albums commandes par les cours, constituent une documentation visuelle precieuse sur l’urbanisme russe avant les transformations de la fin du XIXe siècle. Plusieurs d’entre elles représentent des monuments aujourd’hui disparus ou modifies.
Le fonds inclut également des portraits graves de personnalités russes, des illustrations litteraires, et un ensemble interessant d’estampes populaires russes connues sous le nom de “loubki”. Ces estampes traditionnelles, vendues dans les foires aux paysans russes, sont aujourd’hui des temoignages precieux sur la culture populaire de l’Empire. Leur presence a Nancy s’explique par le gout que developperent au XIXe siècle plusieurs collectionneurs français pour ces formes vernaculaires de l’art russe. Pour ce qui concerne plus specifiquement l’art religieux, notre enquête sur les icones russes conservees dans les collections lorraines prolonge cette exploration du fonds graphique vers le patrimoine sacre, entre le cabinet d’arts graphiques du musee et l’iconostase de la chapelle Saint-Saulve.
La consultation du fonds graphique demande une demarche spécifique : il faut adresser une demande au service du cabinet, préciser les oeuvres ou les thèmes recherches, et prendre rendez-vous. Les oeuvres sont présentées dans une salle de lecture dediee, dans des conditions de conservation qui en permettent l’examen attentif. C’est une expérience de visite peu connue, qui prolonge utilement la découverte des salles publiques.
L’inspiration slave dans la peinture lorraine
Au-dela des oeuvres russes proprement dites, plusieurs creations d’artistes lorrains du XIXe et du debut du XXe siècle temoignent d’une inspiration slave indirecte. Cette inspiration s’est exprimee de plusieurs facons.
L’École de Nancy, mouvement artistique majeur du tournant du XXe siècle qui a renouvele les arts decoratifs, a entretenu des liens documentes avec la Russie. Plusieurs artistes du mouvement ont realise des commandes pour la clientele russe, et certains motifs decoratifs reflechissent une stylisation florale qui doit autant aux traditions slaves qu’a l’Art nouveau europeen. Pour explorer ce dialogue, le dossier L’École de Nancy et la russophilie détaillé les commandes, les correspondances et les inspirations partagees.
Plusieurs peintres lorrains ont également voyage en Russie ou correspondu avec des collectionneurs russes. Leurs carnets de voyage, conserves dans le fonds graphique du musee, montrent comment ils observaient paysages, architecture orthodoxe et costumes traditionnels avec une attention fine et souvent admirative.

Enfin, le fonds Daum mis en valeur au sous-sol du musee documente abondamment les commandes russes recues par les ateliers nanceiens entre 1890 et 1914. Des vases, des coupes, des objets de table portent les armoiries de familles aristocratiques russes, ou reproduisent des decors floraux choisis par des commanditaires de Saint-Petersbourg. Ces objets, magnifiquement presentes, sont peut-être la trace la plus tangible et la plus accessible de la presence russe dans les collections nanceiennes.
Visites pratiques : horaires, mediations, expositions temporaires
Le musee est ouvert du mercredi au lundi, généralement de dix heures a dix-huit heures, et ferme le mardi ainsi que certains jours feries (1er janvier, 1er mai, 14 juillet, 1er novembre, 25 décembre). Le tarif d’entrée, autour de huit euros pour le plein tarif, est reduit pour les jeunes, les etudiants, les seniors et les groupes. L’entrée est gratuite le premier dimanche de chaque mois et pour les moins de douze ans. La verification des horaires et tarifs en cours sur le site officiel du musee avant le deplacement est conseillee, en particulier durant les périodes de travaux ou d’expositions exceptionnelles.
Le service de mediation propose plusieurs formules de visite. Les audioguides en français, anglais, allemand et italien permettent une visite autonome guidee. Des visites thematiques sont organisees le week-end et durant les vacances scolaires : un parcours “regards sur la Russie” est occasionnellement propose. Pour les visiteurs souhaitant un accompagnement specialise, le service educatif accepte les demandes de visites privees sur reservation.
Les expositions temporaires renouvellent régulièrement l’interet du musee. Plusieurs expositions ont ete consacrees ces dernières decennies aux echanges artistiques franco-russes, a la peinture orientaliste ou a des artistes russes spécifiques. Le programme annuel est annonce en debut d’année, et les associations franco-russes lorraines relaient les projets concernant la Russie.
Le Musee des Beaux-Arts de Nancy n’est pas un musee specialise dans l’art russe. Mais le visiteur attentif a la presence slave dans les collections lorraines y trouvera, reparti sur plusieurs sections, un ensemble assez riche pour justifier une visite thematique de deux ou trois heures, et qui complète utilement la découverte des autres lieux nanceiens lies a cette histoire commune.