L’histoire de l’Art Nouveau lorrain ne se reduit pas a une aventure française. Entre 1885 et 1914, l’École de Nancy — ce reseau d’artistes, d’artisans et d’industriels reunis autour d’Emile Galle, des freres Daum, de Louis Majorelle et d’Eugene Vallin — a noue avec la Russie imperiale un dialogue artistique d’une rare fecondite. Vases multicouches expedies au tsar Nicolas II, marqueteries inspirees des bois precieux de l’Oural, commandes des grands-ducs Romanov pour leurs hotels parisiens : la Lorraine du tournant du siècle a ete l’un des principaux fournisseurs de luxe de la cour de Saint-Petersbourg. Cette page retrace l’histoire methodique de cette russophilie nancienne, encore peu connue, et indique ou la voir aujourd’hui dans les musees lorrains et europeens.
Pour replacer ce courant dans le temps long des relations franco-russes en Lorraine, lire notre synthese historique sur huit siècles qui retrace les jalons depuis Stanislas Leszczynski jusqu’a la Première Guerre mondiale.
L’Art Nouveau lorrain : un mouvement orientaliste et slave
Quand Emile Galle fonde officiellement l’Alliance provinciale des industries d’art — ce qu’on appellera bientot l’École de Nancy — en 1901, le mouvement Art Nouveau a déjà une decennie d’existence informelle. Depuis le milieu des années 1880, Nancy bouillonne. La ville accueille des familles alsaciennes optants après 1871, des verriers de Boheme, des ebenistes formes a Vienne ou a Berlin. Cette diversite culturelle predispose Nancy a regarder vers l’Est plus volontiers que Paris.
L’orientalisme nancieen n’est pas le même que l’orientalisme parisien. La capitale française reve de Maghreb, de Perse, du Japon. Nancy regarde vers l’Europe centrale et la Russie. Les peintres lorrains comme Victor Prouve fournissent des illustrations pour des editions de contes slaves. Les ceramistes comme Mougin etudient les emaux de Gjel. Les ebenistes commencent a intégrer dans leurs marqueteries des essences venues du nord-est europeen : bouleau de Carelie aux veines flammees, erable de Sibérie, ronce de noyer du Caucase.
Cette orientation slave a une raison economique simple. Après 1871, la Lorraine annexee par l’Empire allemand a perdu ses debouches traditionnels. La Lorraine française restee française — celle de Nancy, Toul, Luneville — doit chercher de nouveaux marches. La Russie, alliee diplomatique de la France depuis 1891-1893, devient un debouche prioritaire. Les chambres de commerce de Nancy organisent des missions a Saint-Petersbourg. Les industriels d’art suivent.
Une troisième raison, plus profonde, joue aussi. L’Art Nouveau est une reaction contre l’industrialisation aveugle. En cela, il rejoint une intuition partagee par le mouvement russe Mir Iskoussstva (Le Monde de l’art) fonde a Saint-Petersbourg en 1898 autour de Diaghilev, Benois et Bakst. Les deux mouvements se reconnaissent : même refus du pastiche academique, même retour a la nature, même alliance de l’art et de l’artisanat populaire. Ce parallelisme structurel rend le dialogue franco-russe particulièrement fluide.
Emile Galle et l’orientalisme : motifs floraux et figures slaves
Emile Galle (1846-1904) est la figure centrale de cette russophilie lorraine. Verrier, ceramiste, ebeniste, botaniste, poète : Galle incarne l’ideal de l’artiste total. Son atelier de la rue de la Garenne a Nancy — qui emploie jusqu’a trois cents ouvriers en 1900 — produit des pieces uniques pour collectionneurs et des series limitees pour le marche international.
La specialite de Galle est le verre multicouche grave a l’acide, technique qu’il perfectionne a partir de 1889. Le procede consiste a superposer plusieurs couches de verre colore, puis a les sculpter a l’acide fluorhydrique pour faire apparaitre des motifs en bas-relief polychrome. Les vases obtenus jouent sur la transparence, les degrades, les ombres internes. Aucune autre verrerie europeenne ne maitrise ce niveau de complexite chromatique.
Les motifs de Galle puisent dans la nature. Iris, libellules, ombelles, fougeres, ginkgo : la flore lorraine cohabite avec les essences exotiques rapportees par les expeditions botaniques. C’est ici que la dimension slave intervient. A partir de 1893, Galle intègre régulièrement dans ses vases des motifs identifies comme russes par sa clientele : narcisses des steppes, tulipes ouvertes evoquant les coupoles bulbeuses, bouleaux blancs sur fond de neige.

Plus subtilement, Galle utilise des inscriptions en cyrillique sur certains vases destines au marche russe. Une piece conservée au Musee de l’École de Nancy porte ainsi un vers de Pouchkine grave a la pointe de diamant : “Я помню чудное мгновенье” (Je me souviens du merveilleux instant). Galle ne lisait pas le russe, mais avait fait calligraphier le vers par un ami émigré. Cette attention au detail explique le succes de ses envois a la cour.
Les commandes imperiales : Galle au service des Romanov
La première commande imperiale documentee remonte a 1894. Le tsarevitch Nicolas, futur Nicolas II, visite l’atelier de Galle a Nancy lors de son passage en France pour son voyage de fiancailles avec Alix de Hesse. Il repart avec deux vases multicouches a motifs floraux. L’épisode est confirme par une lettre de Galle a son ami botaniste Hippolyte Bouchon, conservée aux archives departementales de Meurthe-et-Moselle.
A partir de 1896, les commandes deviennent regulieres. Galle livre pour le Palais d’Hiver de Saint-Petersbourg une serie de douze vases représentant les douze mois de l’année, chacun illustre par une plante et un animal de la faune russe. La piece de janvier figure un sapin enneige sous une lune bleue, traversee par une silhouette de loup. Celle de juin montre un champ de coquelicots boreaux survole par des hirondelles.
L’apogee est atteint en 1900. Pour célébrer la naissance du grand-duc Alexis (heritier du trone), la cour passe a Galle une commande exceptionnelle : un vase monumental d’un metre de haut, représentant le bapteme du tsarevitch sous une voute de roses blanches. Le vase est livre a Saint-Petersbourg en juillet 1901. Il sera expose au Palais Anitchkov jusqu’en 1917, puis disparait dans la tourmente revolutionnaire.
Pour comprendre la dimension symbolique de ces commandes, il faut savoir que la cour des Romanov ne passait jamais commande par hasard. Choisir Galle, c’etait reconnaitre publiquement la qualité de l’art français et, indirectement, l’alliance franco-russe. Chaque vase commande etait un acte diplomatique autant qu’esthetique. Pour un panorama plus large des echanges artistiques entre Galle et la Russie, notre article détaillé consacre au sujet rassemble la documentation disponible.
La Cristallerie Daum et la culture russe
La famille Daum — Auguste (1853-1909) puis son frere Antonin (1864-1931) — reprend en 1878 la cristallerie de Nancy fondee par Jean Daum. Sous leur direction, l’entreprise abandonne progressivement la production de cristal taille traditionnel pour adopter le langage Art Nouveau. Vers 1895, la cristallerie Daum produit ses premières pieces multicouches gravees, dans le sillage de Galle mais avec une signature propre : couleurs plus saturees, motifs plus geometriques, integration fréquente de sujets paysagers.
La rencontre avec la Russie se fait par deux canaux distincts. D’abord par l’aristocratie russe installee a Paris. Les princes Youssoupov, Galitzine, Volkonski, qui possedent des hotels particuliers parisiens, deviennent clients de Daum entre 1900 et 1914. Plusieurs lampes chamignon — la signature de la maison — sont commandees pour orner les salons russophiles de l’avenue Hoche ou du parc Monceau. La princesse Zinaida Youssoupova en commande personnellement une serie de huit pour son hotel parisien.
Le second canal est l’export direct vers Moscou et Saint-Petersbourg. La Cristallerie Daum participe en 1900 a l’Exposition universelle de Paris, ou son stand attire l’attention du commissaire russe. Une suite de commandes en decoule : services de table, vases monumentaux, lampes pour residences imperiales. Les archives commerciales de Daum, partiellement conservées au Musee de l’École de Nancy, mentionnent une commande de 1903 pour le Palais Catherine de Tsarskoie Selo : un service complet de cent vingt pieces decorees de scenes lacustres. Cette clientèle aristocratique russe de la Belle Époque annonce, sans lien direct, une présence russe à Nancy qui se poursuivra bien au-delà, notamment avec la diaspora russe en Lorraine issue de l’émigration blanche après 1917.
Le motif privilegie par Daum pour ses pieces russes est le paysage hivernal. Foret enneigee sous lune bleue, etang gele dans les brumes, troika filant sur la neige : ces sujets correspondent a l’imaginaire que la clientele russe pouvait projeter sur sa propre terre, et que la clientele française associait au gout slave. Daum livrera ces motifs jusqu’a la Première Guerre mondiale, avec une qualité technique constante.

Louis Majorelle, marqueterie et inspirations orientales
Louis Majorelle (1859-1926) est le grand ebeniste de l’École de Nancy. Son atelier produit des meubles aux lignes courbes inspirees du baroque revisite, avec des marqueteries florales d’une precision inegalee. La specialite de Majorelle : les bureaux a cylindre, les vitrines de salon, les armoires-bibliotheques, ornes de bronzes dores fondus a la cire perdue.
L’inspiration russe chez Majorelle passe d’abord par les essences de bois. Des 1898, l’atelier importe régulièrement du bouleau de Carelie, du loupe d’erable de Sibérie, de la ronce de bouleau de l’Oural. Ces bois, aux veines tourmentees et aux teintes claires, permettent des effets de marqueterie impossibles a obtenir avec les essences françaises traditionnelles. Le bouleau de Carelie en particulier — bois rare, cher, difficile a travailler — devient une signature des pieces hautes de gamme de Majorelle.
A partir de 1903, Majorelle livre du mobilier directement a la haute société russe. Le palais d’ete des Stroganov sur le Champ de Mars de Saint-Petersbourg recoit en 1905 un cabinet de travail complet : grand bureau, fauteuil tournant, bibliotheque tournante, table d’appoint. L’ensemble est realise en bouleau de Carelie marquete d’iris stylises. Photographie en 1912 par un visiteur français, le cabinet a survecu a la revolution et se trouve aujourd’hui en partie dans les reserves de l’Ermitage.
Une autre piece célèbre est la chambre a coucher dite “Aurore boreale”, commandee en 1908 par la grande-duchesse Olga, soeur de Nicolas II. Le lit, double, est marquete de figures d’aurores boreales en nacre et en argent oxyde, sur fond de bouleau blond. La chambre est livree en gare de Saint-Petersbourg en juin 1909. Elle disparaitra après 1918, probablement vendue a l’export par les Soviets pour financer le commerce extérieur.
L’École de Nancy a l’Exposition universelle de Paris 1900 : reception russe
L’Exposition universelle de Paris 1900 est le moment ou la russophilie de l’École de Nancy devient publique et internationale. Le pavillon de l’Alliance provinciale des industries d’art occupe une place strategique au Grand Palais. Galle, Daum, Majorelle, Vallin y exposent ensemble. La presse internationale salue la qualité de la production lorraine. Les commissaires des pavillons etrangers passent commande sur place.
La reception russe est particulièrement chaleureuse. Le pavillon russe, voisin du pavillon français, accueille une delegation officielle dirigee par le grand-duc Vladimir Alexandrovitch, oncle du tsar et president de l’Academie imperiale des beaux-arts. Vladimir visite le stand de l’École de Nancy et passe commande pour l’Academie : trois vases Galle, deux services Daum, un cabinet Majorelle. La transaction est documentee par un article du Journal de l’Exposition du 14 aout 1900.
Plus durablement, l’Exposition universelle 1900 cree un reseau de mediateurs. Les decorateurs et antiquaires russes presents a Paris pour l’événement etablissent des relations commerciales avec les ateliers nancieens. La maison Faberge, alors au sommet de sa gloire, achete plusieurs services Daum pour ses propres clients russes, qui les recoivent comme cadeaux diplomatiques. Le critique d’art Sergey Diaghilev — futur fondateur des Ballets russes — visite le pavillon nancieen et publie dans Mir Iskoussstva un article elogieux sur Galle, traduit en russe et largement diffuse en 1901.
Ce moment 1900 explique pourquoi, dans les années suivantes, les commandes imperiales et aristocratiques se multiplient. L’Exposition universelle a fonctionne comme une vitrine de premier ordre. Pour situer l’événement dans le calendrier général des relations franco-russes en Lorraine, voir notre chronologie thematique des lieux russes a Nancy. Cette russophilie artistique du debut du XXe siècle trouve aujourd’hui un echo contemporain du cote universitaire : notre article sur les etudiants en lettres russes de l’Université de Lorraine retrace comment la transmission de la culture russe a Nancy s’est deplacee, un siècle plus tard, des ateliers d’art vers les amphitheatres.
Après 1917 : que devinrent les commandes imperiales ?
La Revolution d’Octobre 1917 brise net cette dynamique. Les commandes cessent immédiatement. Les ateliers nancieens — déjà affaiblis par la Première Guerre mondiale et la mort de Galle en 1904 — entrent dans une période difficile. La cristallerie Daum survit, se reconvertit dans le verre Art Deco. L’atelier Majorelle ferme partiellement. L’École de Nancy comme mouvement organise se dissout.

Du cote russe, le sort des objets commandes a Nancy est complexe. Une partie est saisie par les Bolcheviks dans les palais imperiaux et nationalisee. Les meilleures pieces rejoignent les collections de l’Ermitage et du musee Pouchkine de Moscou, ou elles sont conservées mais peu exposees. D’autres sont vendues a l’export entre 1929 et 1936, dans le cadre des grandes ventes Antikvariat organisees par Staline pour financer l’industrialisation. Des vases Galle a provenance imperiale apparaissent ainsi sur le marche occidental, parfois acquis par des musees américains comme le Metropolitan de New York ou le Toledo Museum of Art.
Les émigrés blancs partis en France après 1918 ont également emporte avec eux des objets de provenance imperiale. Plusieurs vases Galle et meubles Majorelle ressurgissent dans les ventes parisiennes des années 1920-1930, certifies par des certificats d’origine ou des photographies anciennes. Ces pieces alimentent encore aujourd’hui le marche : Christie’s et Sotheby’s ont vu passer plusieurs vases Galle a destinataires imperiaux entre 2010 et 2024, avec des prix allant de 80 000 a 350 000 euros selon la rarete.
Voir aujourd’hui : musees et collections
Plusieurs institutions permettent de voir aujourd’hui des objets de l’École de Nancy lies a la Russie. A Nancy même, le Musee de l’École de Nancy présente la production lorraine dans son ensemble, avec des notices mentionnant les commandes etrangeres lorsqu’elles sont documentees. Le Musee des Beaux-Arts de Nancy conservé une riche collection Daum, dont plusieurs pieces ont des replicas en Russie ; notre article specialise sur les collections russes du Musee des Beaux-Arts de Nancy détaillé ce fonds.
A Paris, le Musee d’Orsay possede une collection Galle de premier ordre, incluant deux vases identifies comme provenant des envois de 1900 a la cour imperiale. Le Musee des Arts Decoratifs présente régulièrement du mobilier Majorelle dans ses expositions thematiques. La Cristallerie Daum, toujours active a Nancy et a Vannes-le-Chatel, dispose d’archives commerciales partiellement consultables sur rendez-vous pour les chercheurs.
A Saint-Petersbourg, l’Ermitage conservé dans ses reserves plusieurs pieces issues des palais imperiaux, occasionnellement présentées lors d’expositions thematiques. Le musee Pouchkine de Moscou possede deux vases Galle et un cabinet Majorelle. Les marchands specialises en art nouveau europeen — la galerie Macklowe a New York, la galerie Marcilhac a Paris, la galerie Anatol Berthon a Geneve — proposent régulièrement des pieces issues des collections russes dispersees après 1917.
Pour les collectionneurs et amateurs, le site specialise art russe decoratif recense les ventes récentes et les pieces actuellement en circulation, avec des fiches detaillees pour chaque artiste de l’École de Nancy.
Pour visiter Nancy en suivant la trace concrete de cette histoire — ateliers, hotels particuliers, musees — consulter notre parcours de visite a travers Nancy par le prisme russe, qui propose un itineraire d’une journee permettant de relier les principaux lieux mentionnes dans cet article.
L’histoire de l’École de Nancy et de la Russie n’est pas terminee. De nouvelles archives sortent régulièrement, des pieces inedites reapparaissent sur le marche, des correspondances entre Galle et ses clients russes sont en cours d’edition. Cette page sera mise a jour au fur et a mesure des découvertes documentees. Si vous detenez vous-même des pieces ou des informations relatives a cette histoire, la redaction de pouchkine-nancy.com sera heureuse de les recevoir pour enrichir cette synthese.