Il faut grimper jusqu’au deuxième étage du campus Lettres et Sciences Humaines de Nancy, longer un couloir tapissé d’affiches de colloques et de programmes d’échanges, pour trouver le bureau de Mikhaïl Ossovski. La porte est entrouverte, une bouilloire électrique trône sur une étagère entre des piles de copies et une édition ancienne d’Eugène Onéguine en russe. Maître de conférences en études slaves depuis une quinzaine d’années, il enseigne la langue et la littérature russes à l’Université de Lorraine et a vu passer des dizaines de promotions de licence LLCER — cette filière discrète mais bien vivante qui forme, chaque année, une poignée d’étudiants nancéiens à la langue de Pouchkine.

Ce jour-là, entre deux rendez-vous de suivi de mémoire, il a accepté de nous parler du cursus tel qu’il se vit vraiment : ses contraintes horaires, ses effectifs modestes mais fidèles, les trajectoires professionnelles de ses anciens élèves, et la manière dont la vie associative du campus a dû se réinventer depuis que les échanges avec la Russie se sont arrêtés. Un entretien pour tous ceux qui, en terminale ou en reconversion, se demandent à quoi ressemble concrètement une vie d’étudiant en russe à Nancy.

Portrait éditorial de Mikhaïl Ossovski, maître de conférences en études slaves à l'Université de Lorraine

Mikhaïl Ossovski

Maître de conférences en études slaves, filière LLCER russe, Université de Lorraine (campus Lettres de Nancy)

Mikhaïl Ossovski enseigne la langue et la littérature russes à l'Université de Lorraine depuis une quinzaine d'années. Responsable pédagogique de plusieurs promotions de licence LLCER mention russe, il encadre également des mémoires de master portant sur la traduction littéraire et les études slaves appliquées. Il suit de près les parcours professionnels de ses anciens étudiants et coordonne certains partenariats d'échange académique de la filière.

Marie Roussel : Commençons par le commencement. Concrètement, qu'est-ce qu'on étudie quand on s'inscrit en LLCER russe à Nancy ?
Mikhaïl Ossovski :

LLCER signifie Langues, Littératures et Civilisations Étrangères et Régionales — c’est l’intitulé national de ce type de filière, qui existe pour la plupart des grandes langues étrangères dans les universités françaises. À Nancy, la mention russe est rattachée à l’UFR Arts, Lettres et Langues, sur le campus Lettres et Sciences Humaines. On y étudie la langue elle-même, bien sûr, mais aussi la littérature, l’histoire, la civilisation et, dans une moindre mesure, la linguistique du monde russophone.

Ce n’est pas une école de langue au sens où on l’entend pour un cours du soir. C’est une formation universitaire complète, avec une exigence académique réelle : dissertations, commentaires de texte, traductions littéraires, exposés oraux. On y apprend le russe, mais on y apprend surtout à penser le monde russe — sa littérature du Siècle d’or, son histoire politique, ses courants artistiques, ses évolutions contemporaines.

Le cursus se structure classiquement en licence puis en master. La licence dure trois ans et comprend un socle solide de langue — grammaire, phonétique, expression écrite et orale — couplé à des enseignements de littérature et de civilisation. Le volume horaire hebdomadaire varie selon les semestres, mais on tourne autour d’une quinzaine à une vingtaine d’heures de cours, ce qui laisse du temps pour le travail personnel, indispensable dans l’apprentissage d’une langue à alphabet différent. Le master, lui, se spécialise davantage : traduction littéraire, études slaves appliquées, ou parcours recherche pour ceux qui envisagent une thèse.

Je précise un point souvent mal compris par les familles : ce cursus se distingue du russe proposé en LANSAD, le service de langues transversal de l’université, qui permet à n’importe quel étudiant — qu’il soit en droit, en médecine ou en informatique — de suivre des cours de russe en complément de sa formation principale. Le LANSAD est excellent pour découvrir la langue ou la maintenir à niveau, mais il n’a ni la même intensité ni la même finalité que la licence LLCER, qui forme des spécialistes.

Marie Roussel : Sur quel campus se déroulent les cours, et à quoi ressemble une semaine type ?
Mikhaïl Ossovski :

Les enseignements de la filière russe se concentrent sur le campus Lettres et Sciences Humaines de Nancy, ce qui donne à nos étudiants un ancrage géographique très net dans la ville, loin du campus scientifique. C’est un détail qui compte dans la vie quotidienne : les étudiants de russe croisent au quotidien les étudiants d’anglais, d’espagnol, d’allemand, d’histoire, de lettres modernes — une proximité qui nourrit beaucoup d’échanges informels et de double inscriptions.

Une semaine type en première année associe des cours de grammaire russe, des travaux dirigés de phonétique et d’expression orale, des séances de traduction, et des cours magistraux de littérature ou de civilisation où l’on étudie aussi bien le contexte historique que les grands courants artistiques du monde russe. On alterne cours magistraux en amphithéâtre et travaux dirigés en petits groupes, ce qui permet un vrai suivi individuel — un luxe que n’ont pas toujours les filières à très gros effectifs.

Ce que les futurs étudiants sous-estiment souvent, c’est le travail personnel exigé en dehors des heures de cours. Apprendre l’alphabet cyrillique, mémoriser les déclinaisons, préparer des traductions : le russe demande une régularité de travail que peu de langues occidentales exigent au même degré. Je le dis toujours aux lycéens qui viennent visiter le campus lors des journées portes ouvertes — ce n’est pas un cursus qu’on peut réussir en révisant la veille des examens.

Qui sont les étudiants de russe à Nancy aujourd’hui ?

Marie Roussel : Quel est le profil de vos étudiants ? Arrivent-ils déjà russophones, ou partent-ils de zéro ?
Mikhaïl Ossovski :

C’est une des particularités les plus intéressantes de notre filière, et elle explique en grande partie notre organisation pédagogique. Chaque année, nous accueillons deux profils très différents dans la même promotion : des grands débutants qui n’ont jamais vu une lettre cyrillique avant la rentrée, et des étudiants bilingues ou quasi-bilingues, souvent issus de familles russophones, ukrainiennes, biélorusses ou d’Asie centrale installées en Lorraine, qui parlent la langue depuis l’enfance mais n’ont jamais étudié sa grammaire de façon académique.

Cette hétérogénéité pourrait être un problème, mais nous l’avons transformée en force pédagogique. Les groupes de travaux dirigés, en première et deuxième année, sont organisés par niveau de langue plutôt que par ordre alphabétique, ce qui permet aux débutants de progresser à leur rythme sans être découragés, et aux locuteurs natifs ou quasi-natifs de travailler sur des compétences qu’ils n’ont pas — l’écrit soutenu, l’analyse littéraire, la traduction académique.

En termes d’effectifs, il faut être honnête : ce n’est pas une filière de masse. Le russe reste, comme la plupart des langues dites « rares » en France, une filière à petits effectifs — quelques dizaines d’étudiants répartis sur les trois années de licence, avec un noyau plus resserré encore en master. Cette taille modeste a un avantage énorme que les grandes filières n’ont pas : je connais chacun de mes étudiants par son nom, je suis leur progression individuellement, et je peux leur consacrer du temps de suivi que je ne pourrais pas offrir dans un amphithéâtre de deux cents personnes. Cette proximité rejoint d’ailleurs l’esprit de l’École de Nancy et de sa tradition de russophilie, où les échanges culturels se sont toujours construits à petite échelle, par des liens personnels plutôt que par des structures massives.

Marie Roussel : Pourquoi choisit-on d'étudier le russe en 2026 ? Les motivations ont-elles changé avec le contexte géopolitique ?
Mikhaïl Ossovski :

Les motivations se sont clairement diversifiées ces dernières années. Historiquement, on retrouvait beaucoup d’étudiants passionnés de littérature — des lecteurs de Dostoïevski, de Tolstoï, de Pouchkine bien sûr, qui voulaient accéder aux textes dans leur langue d’origine. Ce profil existe toujours, et il reste précieux, parce qu’il porte souvent la filière avec une motivation intellectuelle très solide.

Mais nous voyons aussi de plus en plus d’étudiants dont la motivation est familiale — des enfants ou petits-enfants de familles russophones de Lorraine qui veulent formaliser une langue qu’ils ont entendue toute leur enfance sans jamais l’avoir étudiée à l’écrit. Et il y a un troisième profil, plus récent, que j’observe depuis quelques années : des étudiants qui associent le russe à une discipline comme les sciences politiques, l’histoire contemporaine ou le droit international, avec une conscience très claire que comprendre l’espace russophone — dans toute sa complexité actuelle — est une compétence stratégique, quel que soit le regard qu’on porte sur l’actualité géopolitique.

Ce qui n’a pas changé, en revanche, c’est la rareté relative de la compétence. Peu de jeunes Français étudient le russe jusqu’à un niveau universitaire avancé. Pour un étudiant qui persévère trois à cinq ans, cela crée une expertise linguistique réellement différenciante sur le marché du travail, simplement parce que peu de candidats la possèdent.

À retenir. La filière LLCER russe de Nancy n'exige aucun niveau préalable pour s'inscrire en première année. Les groupes de niveau, mis en place dès le premier semestre, permettent aux grands débutants de progresser sans être pénalisés par la présence d'étudiants bilingues dans la même promotion.

Débouchés professionnels : traduction, enseignement, entreprises et diplomatie

Marie Roussel : C'est la question que se posent tous les parents : à quoi mène concrètement une licence ou un master de russe ?
Mikhaïl Ossovski :

C’est une question légitime, et je préfère y répondre avec honnêteté plutôt qu’avec des promesses vagues. Une licence LLCER russe seule, sans poursuite d’études ni spécialisation complémentaire, ouvre assez peu de portes directement opérationnelles — c’est vrai pour la quasi-totalité des licences de lettres et de langues en France, pas seulement pour le russe. La valeur professionnelle se construit surtout à partir du master, ou par l’articulation du russe avec une autre compétence. Plusieurs anciens étudiants se sont d’ailleurs réorientés vers des métiers directement liés au tissu associatif local, à l’image des commerçantes que nous avions rencontrées dans les boutiques de produits russes de Nancy, preuve que les débouchés ne se limitent pas aux carrières institutionnelles.

Le débouché le plus classique reste l’enseignement, via les concours du CAPES ou de l’agrégation de russe. C’est une voie qui recrute peu de postes chaque année à l’échelle nationale — le russe est une petite discipline dans le secondaire — mais qui reste stable pour ceux qui la visent sérieusement dès le master.

La traduction et l’interprétariat forment un deuxième débouché naturel, notamment via des masters spécialisés en traduction littéraire ou technique. Ce secteur reste une niche, mais une niche où la compétence rare que constitue le russe se valorise bien, en particulier pour la traduction juridique, technique ou éditoriale.

Le troisième axe, celui qui progresse le plus depuis quelques années à mon sens, concerne les entreprises et organisations ayant des activités liées à l’espace russophone au sens large — pas seulement la Russie, mais aussi les pays d’Asie centrale, le Caucase, certains marchés d’Europe de l’Est. Des profils combinant russe et compétences en commerce international, en droit ou en gestion trouvent des postes dans des entreprises qui ont besoin de cette double compétence linguistique et professionnelle, même quand les échanges directs avec la Russie sont ralentis.

Enfin, pour les profils qui associent le russe aux sciences politiques, à l’histoire ou au droit international — souvent via un double cursus — la diplomatie, les organisations internationales et les métiers de l’analyse géopolitique restent des horizons réalistes, quoique très sélectifs et généralement accessibles après un master supplémentaire en relations internationales.

Salle de cours universitaire avec étudiants prenant des notes, tableau couvert d'alphabet cyrillique
Marie Roussel : Beaucoup de vos anciens étudiants ont-ils réellement fait carrière autour du russe, ou la langue devient-elle secondaire dans leur trajectoire professionnelle ?
Mikhaïl Ossovski :

Les deux cas existent, et je ne voudrais pas dresser un tableau trop idyllique. Certains de mes anciens étudiants ont effectivement construit une carrière où le russe est central — dans l’enseignement, la traduction, ou des fonctions internationales où la langue est un outil quotidien. D’autres ont vu leur parcours évoluer différemment : le russe devient alors une compétence secondaire, valorisée sur un CV et mobilisée ponctuellement, tandis que leur activité principale s’est construite ailleurs.

Je veux insister sur un point que je répète souvent à mes étudiants inquiets pour leur avenir : même quand le russe ne devient pas le cœur du métier, les compétences développées pendant ces années d’études — rigueur analytique, capacité à apprendre une structure linguistique complexe, familiarité avec une aire culturelle et historique différente, aisance à l’oral et à l’écrit — sont transférables et recherchées bien au-delà des métiers strictement linguistiques. Un étudiant qui a tenu trois ou quatre ans dans une langue aussi exigeante que le russe a prouvé une capacité de travail et une endurance intellectuelle qui parlent en sa faveur, quel que soit le secteur qu’il rejoint ensuite.

DébouchéVoie d’accès typiqueNiveau recommandé
Enseignement (secondaire)CAPES ou agrégation de russeMaster
Traduction / interprétariatMaster spécialisé traductionMaster
Entreprises à activité internationaleDouble cursus russe + gestion/droit/commerceLicence à master
Diplomatie, organisations internationalesDouble cursus russe + sciences politiquesMaster (souvent complémentaire)
Culture, patrimoine, éditionMaster lettres/études slavesMaster
Poursuite en rechercheMaster recherche, puis doctoratMaster à doctorat

Erasmus et mobilités académiques depuis 2022 : quels pays partenaires ?

Groupe d'étudiants échangeant dans une cour d'université à Nancy, ambiance automnale et détendue
Marie Roussel : Historiquement, une partie de l'attrait des études de russe reposait sur la possibilité de partir étudier en Russie. Où en est-on aujourd'hui ?
Mikhaïl Ossovski :

C’est sans doute le changement le plus marquant de ces dernières années pour notre filière, et je préfère être très direct sur ce point plutôt que de rester dans le flou. Depuis 2022, les mobilités académiques vers des universités russes sont suspendues dans la quasi-totalité des établissements d’enseignement supérieur européens, l’Université de Lorraine y compris. Ce n’est pas une spécificité nancéienne, c’est une situation générale qui touche l’ensemble des filières de slavistique en France et en Europe.

Concrètement, cela signifie que l’expérience d’immersion totale en Russie, qui faisait autrefois partie du parcours classique d’un étudiant de russe — souvent un semestre ou une année en troisième année de licence ou en master — n’est plus une option accessible dans le cadre des programmes d’échange institutionnels comme Erasmus.

Cela ne veut pas dire que la mobilité académique a totalement disparu pour nos étudiants. Les universités et les filières d’études slaves cherchent activement des alternatives, en réorientant certains partenariats vers des pays où le russe reste une langue de communication importante, ou vers des espaces culturellement et linguistiquement proches. Je reste prudent sur le détail exact des accords actifs à un instant donné — ces partenariats évoluent, et je conseille toujours à mes étudiants de vérifier la liste à jour des conventions internationales directement auprès du service des relations internationales de l’université avant de construire un projet de mobilité, plutôt que de se fier à des informations qui datent de plusieurs années.

Marie Roussel : Comment vos étudiants compensent-ils l'absence de séjour en Russie dans leur apprentissage ?
Mikhaïl Ossovski :

Nous avons dû, collectivement, repenser une partie de notre pédagogie autour de cette contrainte. L’immersion reste précieuse pour l’apprentissage d’une langue, mais elle n’est plus le passage obligé qu’elle était.

En interne, nous avons renforcé les dispositifs qui ne dépendent pas d’un déplacement physique : le travail sur des corpus audiovisuels contemporains, les échanges linguistiques avec des locuteurs natifs à distance, la pratique orale intensifiée en petits groupes, et l’exploitation de la communauté russophone locale de Lorraine, qui reste active malgré le contexte. Nancy compte une communauté russophone et slavophone bien réelle, issue de vagues d’immigration successives, et certains de mes étudiants tissent des liens précieux avec elle en dehors du cadre strictement universitaire — l’église orthodoxe de Nancy en est souvent le point de rencontre le plus naturel.

Pour les étudiants qui souhaitent vraiment une expérience de mobilité internationale pendant leur cursus, il existe des solutions alternatives : un séjour dans un pays francophone ou anglophone pour renforcer d’autres compétences linguistiques, ou une mobilité vers un pays où l’étude du monde russophone se poursuit dans un cadre universitaire actif. Je le dis avec honnêteté à mes étudiants : la situation actuelle est une contrainte réelle par rapport à la génération qui m’a précédé dans ce métier, mais elle n’empêche en rien d’atteindre un excellent niveau de langue et une solide culture générale sur l’espace russophone au terme d’un cursus complet à Nancy.

La vie associative autour de la culture russe sur le campus

Marie Roussel : En dehors des salles de cours, comment se vit la culture russe sur le campus nancéien ?
Mikhaïl Ossovski :

La vie associative étudiante autour des langues, à Nancy comme dans la plupart des universités françaises, repose beaucoup sur l’énergie et la disponibilité des étudiants eux-mêmes d’une année sur l’autre — elle connaît donc des hauts et des bas selon les promotions. Ce qui reste constant, en revanche, c’est la dynamique propre aux filières LLCER et LEA du campus Lettres, qui organisent régulièrement des temps informels : ateliers de conversation entre étudiants de niveaux différents, projections de films en version originale sous-titrée, soirées thématiques autour d’une culture ou d’une autre.

Pour la culture russe et slave plus spécifiquement, ces initiatives prennent souvent la forme de rendez-vous portés par les étudiants les plus investis d’une promotion — un ciné-club ponctuel, une soirée de lecture de poésie, une participation aux événements culturels organisés en ville par les associations franco-russes locales. Je préfère être honnête : ce ne sont pas des structures aussi formalisées et permanentes qu’une grande association étudiante nationale, mais elles créent de vrais moments de vie collective autour de la langue, complémentaires aux enseignements formels.

Ce qui fonctionne le mieux, à mon sens, c’est la porosité entre le campus et la ville. Nancy a une vie culturelle et communautaire russophone qui dépasse largement le cadre universitaire — je pense à la paroisse orthodoxe, aux associations culturelles, aux commerces spécialisés. Beaucoup de mes étudiants découvrent cette Nancy russophone pendant leurs études et continuent à la fréquenter bien après avoir obtenu leur diplôme, en explorant par exemple ces traces russes en Lorraine que peu de touristes soupçonnent.

Marie Roussel : Y a-t-il des liens entre la filière universitaire et la vie culturelle russo-lorraine plus large — la diaspora, les commémorations, le patrimoine ?
Mikhaïl Ossovski :

Oui, et ces liens sont l’une des particularités les plus enrichissantes d’étudier le russe précisément à Nancy plutôt que dans une métropole où tout serait plus anonyme. La diaspora russe en Lorraine a une histoire ancienne et des strates successives — des vagues d’émigration du XXe siècle jusqu’aux arrivées plus récentes — et cette présence irrigue discrètement la vie de la ville. Certains de mes étudiants ont des membres de leur famille directement issus de cette histoire ; d’autres la découvrent en marchant dans Nancy.

Sur le plan patrimonial, Nancy conserve des traces tangibles de ses liens avec le monde russe, que ce soit dans certaines collections muséales ou dans le tissu associatif franco-russe de la région, et cela ancre l’apprentissage de la langue dans une réalité locale concrète plutôt que dans une abstraction purement livresque. Plusieurs étudiants y ont d’ailleurs noué des contacts précieux pour pratiquer la langue à l’oral, en dehors du strict cadre des cours.

Double cursus et compétences transversales : la valeur ajoutée du russe

Marie Roussel : Vous mentionniez le double cursus comme stratégie fréquente. Comment cela se met-il en place concrètement ?
Mikhaïl Ossovski :

Le double cursus, ou la mineure de langue, est une pratique répandue dans les filières de lettres et de langues, pas uniquement en russe. Concrètement, un étudiant peut suivre une formation principale — en droit, en histoire, en économie, en gestion, en sciences politiques — tout en maintenant un enseignement de russe suffisamment structuré pour conserver, voire renforcer, son niveau de langue.

Cette organisation demande une réelle capacité d’organisation de la part de l’étudiant, parce que les emplois du temps de deux filières différentes ne s’articulent pas toujours parfaitement. Mais pour ceux qui s’y engagent sérieusement, le résultat est souvent un profil professionnel très différenciant : peu de diplômés en droit international ou en gestion maîtrisent le russe à un niveau universitaire avancé, et cette rareté relative devient un atout réel sur le marché du travail, en Lorraine comme ailleurs.

J’encourage systématiquement les étudiants qui hésitent entre une filière « professionnalisante » classique et leur passion pour le russe à explorer cette voie combinée plutôt qu’à choisir l’une contre l’autre. On n’est pas obligé de sacrifier une discipline pour l’autre — c’est même souvent la combinaison qui fait la différence, à condition d’accepter une charge de travail plus soutenue pendant les années d’études.

Étudiant consultant un dictionnaire russe-français à la bibliothèque universitaire, ambiance studieuse
Marie Roussel : Au-delà de la langue elle-même, quelles compétences un cursus de russe développe-t-il, selon vous, que le marché du travail lorrain valorise vraiment ?
Mikhaïl Ossovski :

Je réponds souvent à cette question en insistant sur ce qui dépasse la seule compétence linguistique. Apprendre le russe en profondeur développe une capacité d’analyse et une rigueur intellectuelle qui se transposent bien au-delà de la langue elle-même. La grammaire des cas, par exemple, exige une gymnastique logique constante — comprendre la fonction grammaticale d’un mot avant même de le prononcer. Cette discipline mentale forme des esprits habitués à la précision et à l’analyse structurée, des qualités recherchées dans des métiers très variés, du conseil à l’analyse de données en passant par le droit.

Il y a aussi une compétence interculturelle réelle qui se construit sur plusieurs années : comprendre les codes, l’histoire, les sensibilités d’une aire culturelle très différente de la nôtre développe une agilité relationnelle et une capacité d’adaptation précieuses dans un monde professionnel de plus en plus international, y compris pour des entreprises lorraines qui n’ont, a priori, aucun lien direct avec la Russie mais qui travaillent avec des partenaires très divers.

Enfin, il y a une endurance intellectuelle spécifique. Le russe est une langue qui demande du temps et de la persévérance avant de porter ses fruits. Les étudiants qui tiennent le cap pendant trois, quatre, cinq ans développent une capacité de travail sur le temps long qui, franchement, impressionne souvent les recruteurs — quel que soit le secteur dans lequel ils postulent ensuite.

Point de vigilance pour les familles. Un cursus de russe seul, sans stratégie de spécialisation ou de double compétence, reste un choix exigeant sur le plan de l'insertion professionnelle immédiate — comme la plupart des licences de lettres et de langues en France. La combinaison avec une discipline professionnalisante (droit, gestion, sciences politiques) ou une poursuite en master ciblé (traduction, enseignement, relations internationales) reste la stratégie la plus solide.

Conseils pour un lycéen qui hésite à se lancer

Marie Roussel : Pour terminer, que diriez-vous à un lycéen lorrain qui hésite entre le russe et une filière plus « classique » ?
Mikhaïl Ossovski :

Je lui dirais d’abord de ne pas opposer les deux options de façon binaire — nous venons d’en parler, le double cursus existe précisément pour éviter ce choix radical. Mais si la question est vraiment de savoir s’il faut se lancer dans le russe malgré l’incertitude sur les débouchés, ma réponse est nuancée et honnête, comme toujours avec mes étudiants.

Le russe n’est pas une filière qui garantit un emploi à la sortie, comme peu de licences le garantissent réellement en France. Ce que je peux garantir, en revanche, c’est que trois à cinq ans d’études sérieuses en russe forment un profil rare, une culture générale solide sur un pan entier du monde, et des compétences transférables précieuses. Pour un lycéen passionné par la langue, la littérature ou l’histoire russes — Pouchkine en tête, omniprésent dans nos enseignements dès la première année — c’est un choix qui a du sens, à condition de l’aborder avec lucidité sur la nécessité de construire, en parallèle ou à la suite, une stratégie professionnelle claire.

Mon conseil très concret : venez visiter le campus lors des journées portes ouvertes, parlez avec des étudiants actuels de la filière, et surtout, testez votre appétence réelle pour la langue avant de vous engager — l’alphabet cyrillique et la grammaire des cas demandent un investissement dès les premières semaines, et il vaut mieux savoir si cet investissement vous stimule ou vous rebute avant de vous inscrire pour trois ans. Pour ceux qui hésitent encore à ce stade, il existe d’ailleurs des façons plus légères de tester son goût pour la langue, en dehors du cadre universitaire, avant de se lancer dans un cursus complet.

Et puis il y a une dernière chose que je dis à chaque rentrée à mes nouveaux étudiants : ce cursus, aussi modeste soit-il en effectifs, ouvre sur un monde d’une richesse impressionnante — littéraire, historique, humaine. Nancy, à sa manière discrète, entretient des liens avec ce monde russophone depuis longtemps. Étudier le russe ici, c’est aussi apprendre à regarder sa propre ville autrement.

Questions rapides — idées reçues sur les études de russe

« Il faut déjà parler russe pour s'inscrire en LLCER russe. »
Faux. La filière accueille chaque année des grands débutants aux côtés d'étudiants bilingues, avec des groupes de niveau adaptés dès la première année.
« Une licence de russe ne mène à rien. »
Partiellement faux. Une licence seule, sans spécialisation, ouvre peu de débouchés immédiats — comme la plupart des licences de lettres et de langues. Combinée à un master ciblé ou à un double cursus, elle mène à des métiers réels : enseignement, traduction, entreprises internationales, diplomatie.
« On ne peut plus du tout faire d'échange universitaire lié au russe depuis 2022. »
Faux, mais nuancé. Les mobilités Erasmus vers des universités russes sont suspendues depuis 2022. Les établissements cherchent des alternatives et d'autres formes d'immersion linguistique restent possibles, mais un séjour d'études classique en Russie n'est plus une option institutionnelle actuellement.
« Étudier le russe à l'université, c'est la même chose qu'un cours du soir. »
Faux. La licence LLCER est une formation académique complète (langue, littérature, civilisation, traduction) avec des exigences universitaires réelles, distincte des cours de russe proposés en option via le LANSAD à tous les étudiants.
« Le russe et une filière professionnalisante sont incompatibles. »
Faux. Le double cursus ou la mineure de langue permettent de combiner le russe avec le droit, la gestion, l'histoire ou les sciences politiques, une stratégie fréquente et valorisée sur le marché du travail.

À la fin de l’entretien, Mikhaïl Ossovski replace l’édition d’Eugène Onéguine sur son étagère et jette un œil à l’horloge — un étudiant de master l’attend déjà dans le couloir pour discuter d’un chapitre de mémoire sur la traduction poétique. Avant de refermer la porte, il ajoute une dernière remarque, presque en aparté : « Ce que les lycéens ne savent pas toujours, c’est que ce petit effectif dont je parlais devient, une fois qu’on est dedans, une vraie famille académique. On se suit d’une année sur l’autre, on se connaît, on s’entraide. C’est peut-être la meilleure raison de tenter l’expérience, au-delà de tous les débouchés qu’on peut lister sur le papier. »

Pour approfondir votre réflexion sur l’apprentissage du russe à Nancy, en dehors du cadre strictement universitaire, vous pouvez consulter l’entretien avec une professeure de russe installée en Lorraine depuis douze ans, qui offre un éclairage complémentaire sur les méthodes et les ressources disponibles localement.