C’est entre deux clientes venues chercher leur thé russe habituel que Svetlana Roussel nous a reçus dans sa petite épicerie de produits d’Europe de l’Est, à deux pas du centre de Nancy. Gérante depuis plusieurs années d’un commerce spécialisé, elle observe au quotidien l’évolution des habitudes d’une clientèle à la fois russophone, fidèle à ses saveurs d’origine, et française, de plus en plus curieuse de découvrir la gastronomie slave. Un entretien pour comprendre où et comment retrouver, à Nancy, un peu de la mémoire russe de la Lorraine.
L’épicerie de Svetlana Roussel n’est pas un simple commerce : c’est un point de repère pour toute une communauté, un lieu où l’on vient chercher des produits, mais aussi des nouvelles, des adresses, des conseils. Elle nous raconte cette économie de proximité, ses évolutions récentes, et ses conseils pour qui souhaite découvrir la gastronomie russe et est-européenne sans quitter la Lorraine.
Svetlana Roussel
Installée à Nancy depuis plus de dix ans, elle gère une épicerie spécialisée dans les produits russes et est-européens. Observatrice privilégiée des évolutions de la diaspora et de son rapport à la gastronomie d'origine.
Elle s’est beaucoup diversifiée ces dernières années, et c’est sans doute l’évolution la plus frappante depuis que j’ai ouvert. Historiquement, ma clientèle était presque exclusivement composée de familles russophones installées à Nancy et dans les environs — descendants des émigrés de la première vague, arrivants plus récents, étudiants, conjoints de couples mixtes. Ils venaient chercher des produits qu’on ne trouve pas dans le commerce classique français : un thé précis, une marque de confiture, du pain noir, certaines conserves.
Aujourd’hui, environ un tiers de ma clientèle est composée de Français sans lien familial avec la Russie, qui viennent par curiosité gastronomique, souvent après avoir voyagé en Russie ou dans un pays d’Europe de l’Est, ou après avoir découvert ces saveurs dans un restaurant. C’est une évolution que je trouve très encourageante : elle montre que la culture culinaire slave sort progressivement d’un cercle communautaire pour s’ouvrir à un public plus large, curieux de diversité.
Cette diversification a d’ailleurs changé la façon dont j’organise mon magasin : je propose davantage d’explications, d’étiquetage bilingue, de conseils de dégustation pour accompagner les nouveaux clients qui ne savent pas toujours par où commencer face à un rayon entier de produits inconnus.
Cette évolution de la clientèle s’accompagne aussi d’un changement dans les habitudes d’achat : les clients russophones viennent souvent chercher des produits précis, identifiés à l’avance, avec une grande fidélité de marque, tandis que les nouveaux clients français viennent davantage pour explorer, découvrir, se laisser surprendre. J’ai dû adapter ma manière de conseiller en fonction de ces deux profils très différents, ce qui rend mon métier plus riche mais aussi plus exigeant qu’à mes débuts, où ma clientèle était beaucoup plus homogène.
Le thé russe reste, sans conteste, mon produit le plus vendu, toutes clientèles confondues. Nous avons une culture du thé très différente de la culture française du café : le thé se boit fort, souvent accompagné de confiture qu’on ajoute directement dans la tasse plutôt que sur du pain, dans un rituel social qui accompagne les longues conversations. Beaucoup de clients français découvrent cette manière de consommer le thé et l’adoptent avec enthousiasme.
Les blinis, sous forme de pâte à préparer ou déjà cuits, connaissent également un beau succès, notamment autour des fêtes de fin d’année où la tradition slave du blini au caviar ou au saumon fumé séduit une clientèle française en recherche d’idées de réception originales. Le pain noir, en revanche, surprend souvent au premier contact : sa texture dense et son goût légèrement acidulé déstabilisent un palais habitué au pain blanc français, mais beaucoup de clients développent ensuite une vraie fidélité à ce produit, une fois la première dégustation passée.
Ce qui surprend le plus, je crois, ce sont les confiseries et les sirops de baies — argousier, cassis sauvage, canneberge — que l’on ne trouve jamais dans le commerce français classique et qui offrent des saveurs totalement inédites pour un palais occidental.
Parmi les incontournables de la table russe, la salade de betterave occupe une place particulière : betterave-rouge.fr propose la recette traditionnelle de la vinaigrette russe, ce plat que beaucoup de clients demandent à reproduire chez eux après l’avoir découvert en épicerie ou en famille.
L’approvisionnement, entre importateurs spécialisés et artisans locaux
L’approvisionnement s’est considérablement complexifié ces dernières années, pour des raisons logistiques et douanières qu’il serait trop long de détailler ici. Je travaille principalement avec des importateurs spécialisés basés en France et en Allemagne, qui eux-mêmes s’approvisionnent auprès de producteurs d’Europe de l’Est au sens large — pas uniquement de Russie, mais aussi d’Ukraine, de Pologne, des pays baltes, de Géorgie. Cette diversification géographique de mes fournisseurs me permet de proposer une gamme plus large et plus résiliente face aux aléas d’approvisionnement.
Certains produits, notamment le pain et certaines pâtisseries fraîches, sont fabriqués localement par des artisans d’origine slave installés dans la région Grand Est, ce qui me permet de proposer une offre fraîche en complément des produits secs et conserves importés. Cette économie locale, encore modeste, se développe progressivement à mesure que la demande augmente et que de nouveaux artisans s’installent.
Je tiens beaucoup à cette diversité d’origines dans mon offre : mon épicerie n’est pas seulement « russe », elle reflète la richesse de toute une aire culturelle slave et est-européenne, avec ses spécificités régionales que j’essaie de faire connaître à ma clientèle plutôt que de tout uniformiser sous une étiquette unique.
Pour les lecteurs qui souhaitent comparer les habitudes et les usages avec d’autres régions de France, le panorama des plats et produits traditionnels que l’on retrouve en épicerie russe propose un éclairage complémentaire sur cette gastronomie encore trop méconnue du grand public français, avec des recettes et des explications qui prolongent utilement la découverte commencée en magasin.
Absolument, et c’est peut-être la dimension de mon métier qui me touche le plus. Mon magasin fonctionne un peu comme un point de rencontre informel : les clients échangent des nouvelles, se recommandent des adresses — un médecin qui parle russe, un professeur de langue, une association culturelle qui organise un événement. J’affiche régulièrement des annonces d’événements communautaires sur mon panneau d’entrée : concerts de la chorale russe, fêtes orthodoxes, cours de langue pour les enfants.
Cette fonction sociale s’est particulièrement révélée importante pour les nouveaux arrivants, qui trouvent chez moi un premier contact rassurant dans une ville où ils ne connaissent encore personne. Je me souviens de nombreuses familles récemment installées qui sont devenues des clientes fidèles après être venues, dès leur première semaine à Nancy, chercher des produits familiers dans un moment de dépaysement. C’est une responsabilité que je prends très au sérieux, au-delà de la simple activité commerciale.
Cette dimension communautaire rejoint d’ailleurs la présence orthodoxe bien établie à Nancy, avec laquelle mon épicerie entretient des liens naturels, notamment autour des grandes fêtes du calendrier orthodoxe qui rythment aussi mes ventes saisonnières. Ce même esprit de réseau se retrouve d’ailleurs autour des librairies proposant des ouvrages russes à Nancy, avec lesquelles je collabore parfois pour organiser des événements croisés autour de la culture et de la gastronomie russes.
Conseils pratiques et perspectives d’avenir
Je conseillerais de commencer simplement, sans se précipiter sur les produits les plus exotiques. Un bon thé russe, une confiture artisanale de fruits rouges, et des blinis pour un repas convivial constituent une excellente porte d’entrée, accessible et sans risque de déception. À partir de là, on peut progressivement explorer des saveurs plus marquées comme le pain noir ou les sirops de baies.
Je recommande aussi de ne pas hésiter à poser des questions en magasin : la plupart des commerçants comme moi sont ravis de partager des conseils de préparation et de dégustation, et cet échange fait souvent toute la différence entre une découverte réussie et un produit qui reste au fond du placard faute de savoir quoi en faire. La gastronomie, c’est avant tout une transmission, et c’est ce que j’essaie de proposer à chaque client qui pousse la porte de mon épicerie, qu’il soit là depuis vingt ans ou depuis vingt minutes.
Oui, très nettement, et je fais un lien direct avec le développement d’une offre culturelle locale plus visible autour de la Russie ces dernières années — expositions, conférences, événements associatifs. Chaque fois qu’un événement culturel russe ou est-européen se tient à Nancy, je constate une hausse sensible de la fréquentation dans les jours qui suivent, souvent de nouveaux visages venus découvrir mon épicerie après avoir assisté à une conférence ou un concert.
Cette synergie entre offre culturelle et offre commerciale me semble vertueuse : elle crée un écosystème où chaque acteur — musées, associations, commerces, lieux de culte — profite de la visibilité des autres. Je pense que cette dynamique va continuer à se renforcer dans les années à venir, à mesure que la mémoire russe de la Lorraine gagne en reconnaissance auprès du grand public nancéien, au-delà du seul cercle des familles d’origine russophone.
Questions rapides — idées reçues sur les produits russes à Nancy
Les produits russes sont réservés à la communauté russophone. Faux. De plus en plus de clients français, sans lien familial avec la Russie, fréquentent ces commerces par curiosité gastronomique.
Tous les produits vendus viennent directement de Russie. Faux. L’approvisionnement s’est diversifié vers plusieurs pays d’Europe de l’Est et certains produits frais sont fabriqués localement par des artisans installés dans la région Grand Est.
Le pain noir russe est difficile à apprécier pour un palais français. Partiellement vrai. La première dégustation peut surprendre par sa texture dense, mais beaucoup de clients développent ensuite une vraie fidélité à ce produit.
Ces épiceries ne vendent que des produits alimentaires. Faux. Beaucoup de commerces spécialisés proposent aussi de l’artisanat, des matriochkas et des objets décoratifs, en complément de l’offre alimentaire.
Il n’existe qu’une seule adresse à Nancy pour ce type de produits. Faux. Plusieurs commerces et points de vente proposent une offre de produits russes et est-européens à Nancy et dans son agglomération, avec des spécialisations parfois différentes selon les enseignes.
Conclusion — les trois choses à retenir
Cet entretien avec Svetlana Roussel met en lumière trois évolutions marquantes du commerce de produits russes à Nancy. D’abord, la diversification de la clientèle, désormais composée pour un tiers de Français curieux de découvrir la gastronomie slave au-delà du cercle communautaire d’origine. Ensuite, la diversification géographique de l’approvisionnement, qui reflète toute la richesse de l’aire culturelle est-européenne plutôt qu’une offre strictement russe. Enfin, le rôle social de ces commerces, véritables points de repère pour une communauté qui y trouve bien plus que des produits alimentaires.
Pour prolonger cette découverte de la vie russophone à Nancy, notre panorama des lieux et traces de la présence russe en Lorraine permet de resituer cette économie de proximité dans une histoire beaucoup plus longue des échanges entre Nancy et l’Europe de l’Est. Pour ceux qui, au-delà des courses en épicerie, cherchent une table où déguster ces mêmes saveurs, notre guide des restaurants russes de Nancy recense l’offre actuelle à l’échelle du Grand Est.