La presence orthodoxe en Lorraine est ancienne, discrète et continue. Apparue dans les années 1920 avec l’arrivée des émigrés blancs fuyant la Russie sovietique, elle s’est maintenue et renouvelee tout au long du XXe siècle. La chapelle Saint-Saulve a Nancy en constitue l’un des reperes principaux, mais d’autres lieux de culte et communautés structurent une geographie spirituelle qui depasse la seule capitale lorraine.
Cet article propose une presentation factuelle de cette presence orthodoxe : ses origines historiques, ses lieux de culte, son calendrier liturgique, son organisation communautaire. Il s’adresse aux curieux de patrimoine, aux visiteurs respectueux, et a tous ceux qui cherchent a comprendre cette tradition spirituelle qui occupe en Lorraine une place modeste mais ancree.
Les origines : émigrés blancs et premières chapelles
L’histoire de l’orthodoxie en Lorraine commence après la Revolution de 1917. La Russie connait alors une émigration massive : aristocrates, officiers de la Garde imperiale, intellectuels, religieux, simples civils prennent la route de l’exil. Plusieurs centaines de milliers d’émigrés russes se reinstallent en France, principalement a Paris et dans les grandes villes industrielles ou les besoins en main-d’oeuvre permettent de retrouver un emploi. Nancy, ville universitaire et industrielle a la frontière de l’Allemagne, accueille une partie de cette diaspora.
Les premiers fideles orthodoxes en Lorraine se reunissent d’abord dans des appartements, puis dans des locaux prêtes par des paroisses catholiques sympathisantes. Les premières chapelles orthodoxes structurees apparaissent dans les années 1930, le plus souvent installees dans des espaces modestes : sous-sols, granges amenagees, anciens bureaux transformes. Le mobilier liturgique est souvent rudimentaire au depart, complète au fil du temps par les dons des fideles, les icones rapportees de Russie, les pieces commandees a des artisans iconographes.
Cette installation discrète reflète la situation des émigrés : peu fortunes, parfois en situation administrative precaire, soucieux de ne pas apparaitre comme une communauté exotique aux yeux des Français. La chapelle est d’abord un lieu communautaire avant d’être un edifice religieux remarquable. Elle accueille les baptemes, les mariages, les funerailles, les fêtes liturgiques majeures, mais aussi les rencontres sociales, les chorales, les soirees de Noel pour les enfants. Pour comprendre comment cette diaspora s’est progressivement installee dans le paysage local, voir notre presentation générale de la diaspora russe en Lorraine.

La chapelle Saint-Saulve a Nancy : un repere orthodoxe
A Nancy, la chapelle Saint-Saulve constitue depuis plusieurs decennies l’un des reperes orthodoxes principaux de la ville. Elle accueille la communauté russe et plus largement les fideles de tradition slave qui souhaitent suivre les liturgies selon le rite byzantino-slave. Le lieu, modeste de l’extérieur, abrite a l’intérieur un decor iconographique soigne, fruit de plusieurs decennies d’enrichissement progressif par la communauté.
L’iconostase de la chapelle, comme dans toutes les églises orthodoxes, organise l’espace liturgique. Plusieurs registres d’icones présentent le Christ Pantocrator, la Vierge Marie, les principales fêtes du calendrier liturgique, les saints honores particulièrement par la paroisse. Cette iconographie n’est pas decorative : elle constitue un veritable enseignement visuel, accessible même aux fideles qui ne maitrisent pas le slavon. Pour les enfants des familles orthodoxes nees en France, l’iconostase joue un role catechetique important, complement visuel de la transmission orale.
La paroisse fonctionne avec un prêtre, parfois assiste d’un diacre, et un conseil de paroissiens benevoles qui assurent l’organisation materielle, la chorale, le catechisme, l’accueil des visiteurs. Les liturgies suivent le calendrier traditionnel russe (calendrier julien), ce qui decale les fêtes principales par rapport au calendrier catholique. La chorale, traditionnellement a quatre voix sans accompagnement instrumental, occupe une place essentielle : la liturgie orthodoxe est entièrement chantee et la qualité musicale conditionne en grande partie la qualité de la celebration.
Le calendrier liturgique : Paques, Noel, fêtes
Le calendrier liturgique orthodoxe rythme l’année de la communauté. Trois grandes fêtes structurent ce cycle : Paques (la fête majeure), Noel (le 7 janvier selon le calendrier julien), et la Transfiguration (le 19 aout). Autour de ces poles, une douzaine de “grandes fêtes” jalonnent les saisons : Theophanie (bapteme du Christ), Annonciation, Dormition de la Vierge, Exaltation de la Croix, et plusieurs fêtes mariales.
Paques, fête des fêtes, donne lieu a une vigile pascale qui dure de 23h le samedi soir a 2h ou 3h du matin le dimanche. La procession autour de l’église dans la nuit, les chants alternant le slavon et le français, la benediction des paniers de provisions apportes par les fideles (pain pascal koulitch, pacque pascha au fromage frais, oeufs colories), constituent l’un des moments forts de l’année orthodoxe en Lorraine. La communauté, généralement plus nombreuse a cette occasion, accueille aussi des visiteurs français curieux ou amis des paroissiens. Ces chants alternes en slavon et en français sont portes par les chorales russes de Nancy, tradition vivante depuis pres d’un siècle qui donne toute leur solennite aux grandes fêtes du calendrier orthodoxe.

Noel orthodoxe, le 7 janvier, est plus intime : une nuit de veille suivie de la liturgie matinale. Il est généralement associe a un repas familial du soir (la Veille de Noel), avec un menu traditionnel maigre puis un repas festif le 7 au midi. Cette double celebration (Noel catholique le 25 décembre dans la société française, Noel orthodoxe le 7 janvier dans la communauté) compose pour les familles nees en France un calendrier hybride, ou les enfants beneficient parfois de deux cycles de cadeaux et de deux soirees festives.
Les autres fêtes ponctuent l’année avec des liturgies spécifiques, des processions, des benedictions (eaux a la Theophanie, fruits a la Transfiguration, fleurs a l’Assomption). Le rythme liturgique est dense : en moyenne, une liturgie hebdomadaire (le dimanche), plusieurs fêtes mensuelles, et des temps de careme prolonges (Avent, Careme pascal) qui structurent une discipline alimentaire et spirituelle continue.
L’iconostase : la lecture des icones
Pour le visiteur novice, l’iconostase peut sembler un mur d’images impenetrable. Elle obeit pourtant a une grammaire précise qui s’apprend rapidement. Le registre principal, dit “registre local”, présente au centre les portes royales (qui s’ouvrent au moment de la consecration eucharistique), encadrees a droite par l’icone du Christ et a gauche par celle de la Vierge a l’Enfant. De part et d’autre figurent généralement le saint patron de l’église (ici saint Saulve, ou un saint russe selon les paroisses) et un saint Jean-Baptiste ou un autre saint majeur.
Au-dessus, le registre des fêtes présente les douze grandes fêtes liturgiques, dans un ordre qui suit le cycle de l’année. Le visiteur peut ainsi reconnaitre la Nativite, le Bapteme, la Transfiguration, l’Entrée a Jerusalem, la Resurrection, l’Ascension, la Pentecote, la Dormition. Chaque icone, peinte selon un canon précis, présente la scene avec une iconographie immédiatement identifiable : couleurs, postures, elements symboliques (montagne, grotte, fleuve, mandorle de lumière) renvoient a une lecture theologique de l’événement.
Les registres supérieurs présentent les apotres et les prophetes, parfois surmontes d’une croix de la Crucifixion. L’ensemble forme un programme iconographique complet, qui resume l’histoire du salut depuis les prophetes de l’Ancien Testament jusqu’aux apotres et aux saints, en passant par les principales etapes de la vie du Christ. Pour le fidele, l’iconostase est un livre ouvert, lu en permanence pendant la liturgie. Pour le visiteur, elle constitue une introduction visuelle a la theologie orthodoxe, accessible même sans connaissance prealable du slavon. Pour aller plus loin sur le patrimoine d’icones russes conserve en Lorraine, au-dela de cette seule iconostase, notre enquête sur les collections d’icones russes du musee et de la chapelle Saint-Saulve détaille la technique, les codes de lecture et l’origine possible de ces pieces.

Visiter une liturgie : conseils et respect
Les liturgies orthodoxes sont publiques. Toute personne souhaitant découvrir cette tradition liturgique est la bienvenue, sous reserve de quelques regles de respect. Le visiteur veillera a porter une tenue sobre : epaules couvertes pour les femmes (un foulard est traditionnel mais pas obligatoire dans toutes les paroisses), pantalon long pour les hommes, eviter les vetements trop colores ou trop courts. Le silence est la regle pendant la celebration, qui dure habituellement deux heures pour la liturgie dominicale, davantage pour les vigiles et les fêtes.
A la différence des liturgies catholiques, l’assemblee orthodoxe se tient principalement debout. Quelques bancs sont disponibles le long des murs pour les personnes âgées ou fatiguees, mais l’usage est de rester debout. Les fideles se signent a plusieurs reprises (de droite a gauche, selon l’usage orthodoxe), s’inclinent devant les icones, allument des bougies en entrant. Le visiteur n’est pas tenu d’imiter ces gestes : il peut se tenir simplement en retrait, observer, ecouter.
La communion eucharistique est reservee aux fideles orthodoxes ayant prepare ce sacrement par la confession. Les visiteurs n’y ont pas acces. En revanche, a la fin de la liturgie, le prêtre distribue le pain beni (antidoron, “ce qui remplace le don”) a toute l’assemblee, fideles et visiteurs confondus. Ce geste, qui n’est pas un sacrement mais un signe d’hospitalite, peut être accueilli par tous. Il marque souvent le debut d’un moment convivial dans la salle paroissiale, autour d’un the et de patisseries, ou les visiteurs peuvent echanger avec la communauté. Pour preparer une visite plus générale du patrimoine russe nanceien, voir notre guide pour visiter Nancy sur les pas de Pouchkine.
Une presence durable et discrète
La presence orthodoxe en Lorraine est aujourd’hui durablement installee. Elle a traverse un siècle de bouleversements : guerres, exils successifs, evolutions sociales, générations qui se renouvellent. Sa discretion ne signifie ni faiblesse ni effacement : elle reflète simplement le choix d’une communauté qui privilegie la profondeur sur la visibilite, la fidélité liturgique sur la communication extérieure.
Pour Nancy et la Lorraine, cette presence constitue un patrimoine vivant. Elle enrichit la geographie spirituelle de la region, propose un dialogue concret entre traditions chretiennes, et conservé un ancrage culturel russe qui complète les autres formes de presence (chorale, association culturelle, enseignement universitaire). Le visiteur curieux qui pousse la porte d’une chapelle orthodoxe lorraine entre dans un espace ou se croisent l’histoire de l’émigration, la theologie byzantine, et la vie quotidienne d’une communauté attachee a son héritage.