Au coeur de Nancy, une place rectangulaire de cent vingt-quatre metres sur cent six metres concentre la quintessence du XVIIIe siecle europeen. La Place Stanislas, inauguree en 1755 et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, doit son existence a un prince qui n’etait pas francais : Stanislas Leszczynski, ancien roi de Pologne, devenu duc de Lorraine et de Bar par les hasards de la diplomatie europeenne. Cette origine slave du commanditaire merite qu’on s’y arrete, car elle eclaire d’un jour particulier la fameuse harmonie classique de la place.

L’ouvrage est francais par ses architectes, italien par certaines de ses references, allemand par le gout de la grilles ouvragees. Mais il est aussi, plus discretement, polonais et nord-europeen par la sensibilite de son commanditaire. Stanislas a passe une partie de sa vie a Varsovie, a Stockholm, a Wissembourg et a Lunéville. Il a frequente les cours de Pologne, de Suede, de Saxe et de France. Il a entretenu des correspondances avec les milieux savants de l’Europe slave. Quand il commande a Emmanuel Here la transformation du coeur de Nancy, il y projette tout cela.

Stanislas Leszczynski, l’homme du Nord

Ne en 1677 a Lwow, alors ville polonaise, Stanislas Leszczynski appartient a la grande noblesse de la Republique des Deux Nations, l’union politique entre le royaume de Pologne et le grand-duche de Lituanie. Il accede au trone polonais une premiere fois en 1704, sous la protection du roi de Suede Charles XII, lors de la grande guerre du Nord qui oppose la Suede a la Russie de Pierre le Grand. Vaincu indirectement par la victoire russe de Poltava en 1709, il doit abandonner sa couronne et entamer un long exil.

C’est durant ces decennies d’errance qu’il forge sa culture europeenne. Il sejourne en Suede, en Allemagne, en Lorraine, en Alsace. Il epouse sa fille Marie a Louis XV en 1725, ce qui change son destin : devenu beau-pere du roi de France, il acquiert un poids diplomatique nouveau. Apres une seconde tentative de reconquete du trone polonais en 1733-1736, finalement avortee, il recoit en compensation, par le traite de Vienne, les duches de Lorraine et de Bar a titre viager. Il s’installe a Nancy et a Lunéville, et il y restera jusqu’a sa mort en 1766.

Ce parcours fait de lui un homme du Nord et de l’Est. Sa langue maternelle est le polonais. Sa pratique politique a ete forgee dans les diètes nobiliaires polonaises et les cours scandinaves. Sa cour de Lunéville reflete cette double culture : on y parle francais et polonais, on y recoit des emissaires de Varsovie, de Dresde, de Saint-Petersbourg, on y discute des affaires de l’Europe orientale autant que de celles de Versailles. Lorsqu’il decide de doter Nancy d’une place royale dediee a son gendre Louis XV, il ne s’agit pas pour lui d’un simple geste de courtisan : c’est une affirmation politique, le manifeste d’un souverain qui inscrit son nom dans l’histoire urbaine europeenne.

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La cour de Lorraine et les emissaires slaves

La cour stanislasienne de Lunéville et de Nancy a longtemps souffert de l’image d’un petit Versailles provincial, brillante mais marginale. Les recherches recentes des historiens ont nuance ce tableau. La cour de Stanislas a en realite servi de relais diplomatique discret entre les cours de l’Est et celle de Versailles, en particulier pour les affaires polonaises et russes.

Plusieurs voyageurs polonais ont laisse des temoignages de leur passage a Nancy ou a Lunéville entre 1737 et 1766. Ils decrivent une cour ouverte, ou les conversations passent volontiers du francais au polonais selon les interlocuteurs, et ou les nouvelles de Saint-Petersbourg, de Varsovie et de Constantinople arrivent regulierement. Cette presence n’est pas un decor folklorique : elle correspond a une realite politique. Stanislas n’a jamais cesse de penser a la Pologne. Sa correspondance, conservee partiellement aux Archives departementales de Meurthe-et-Moselle, en porte la trace.

Cette ouverture vers l’Est se traduit aussi dans les commandes culturelles. Stanislas finance des traductions, fait copier des manuscrits, achete des livres imprimes a Varsovie ou a Moscou. Sa bibliotheque, dont une partie est passee a la Bibliotheque municipale de Nancy apres sa mort, contient un noyau d’ouvrages slaves : grammaires, recits de voyage, ouvrages de devotion en cyrillique. Ce fonds est reste largement inexplore jusqu’a tres recemment ; il constitue une mine pour comprendre les circulations intellectuelles entre l’Europe occidentale et le monde slave au XVIIIe siecle.

Pour prolonger cette decouverte, le parcours Russie et Lorraine, deux siecles de dialogue propose une chronologie des liens entre la Lorraine ducale puis francaise et le monde slave, depuis Stanislas jusqu’aux ensembles musicaux contemporains.

Une architecture qui regarde vers l’Est

L’architecture de la Place Stanislas, par sa rigueur classique et son orchestration symetrique, semble a premiere vue purement francaise. Emmanuel Here, l’architecte ducal, est un eleve de Germain Boffrand, lui-meme heritier de la grande tradition francaise du XVIIe siecle. Les facades de la place obeissent a un ordonnancement classique inspire des realisations parisiennes contemporaines.

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Mais plusieurs details temoignent d’influences moins courantes. Les grilles dorees realisees par Jean Lamour, en particulier, integrent dans leurs entrelacs des motifs decoratifs que les specialistes rapprochent autant des grilles ouvragees de Vienne, de Dresde ou de Varsovie que des modeles parisiens. Le chiffre dore de Stanislas, qui orne les grilles, est lui-meme un motif heraldique d’origine polonaise, adapte au gout francais.

L’usage meme de la place est revelateur. Contrairement aux places royales parisiennes, generalement fermees et reservees au monarque represente par sa statue, la Place Stanislas est concue des l’origine comme un espace public ouvert. Cette conception, plus democratique au sens du XVIIIe siecle, reflete une sensibilite politique formee par les diètes polonaises ou la noblesse exercait collectivement le pouvoir. Stanislas a importe dans son urbanisme une part de cette culture politique nordique.

Enfin, l’environnement immediat de la place, avec la perspective vers la Place de la Carriere et l’Arc Here, evoque autant les grandes compositions urbanistiques de l’Europe centrale que celles de Paris. Cette perspective avait pour fonction d’inscrire le coeur de Nancy dans une lecture europeenne, et non strictement francaise, du pouvoir. C’est ce qui en fait aujourd’hui un ensemble unique en Europe.

Une place inscrite a l’UNESCO et son heritage europeen

L’inscription en 1983 de l’ensemble forme par la Place Stanislas, la Place de la Carriere et la Place d’Alliance sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO consacre l’unite architecturale exceptionnelle de l’oeuvre. Le dossier d’inscription souligne deux points qui interessent directement notre propos. Premierement, il s’agit du plus ancien exemple en Europe d’un programme cohérent et fonctionnel, construit par un souverain eclaire et soucieux des besoins du public. Deuxiemement, l’ensemble est qualifie de “tres bel exemple d’art classique francais” tout en rappelant qu’il a ete commandite par un souverain etranger.

Cette double caracterisation est essentielle. Elle dit que la Place Stanislas est un bien francais par sa realisation, mais europeen par son intention. Elle est ce qu’un prince slave, devenu duc de Lorraine, a voulu donner a sa nouvelle ville pour la hisser au niveau des grandes capitales europeennes de son temps. C’est ce geste, autant que sa beaute formelle, qui justifie son inscription.

L’heritage europeen de la place se prolonge encore aujourd’hui. Chaque ete, le spectacle son et lumiere “Rendez-vous Place Stanislas” raconte cette histoire a un large public. Les jumelages de Nancy avec Karlsruhe, Liege, Padoue et Kanazawa rappellent que la ville s’inscrit dans une famille europeenne et mondiale. La memoire polonaise est entretenue par plusieurs associations culturelles franco-polonaises actives dans la region.

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Promenade contemporaine sur les pas de Stanislas

Aujourd’hui, suivre les traces de Stanislas Leszczynski a Nancy demande une bonne demi-journee de marche tranquille. Le parcours classique commence par la Place Stanislas, traverse l’Arc Here, longe la Place de la Carriere, conduit au Palais du Gouvernement, puis remonte vers la Place d’Alliance et le Musee des Beaux-Arts. Plusieurs lieux meritent une attention particuliere si l’on veut percevoir la dimension slave de l’oeuvre.

La Bibliotheque Stanislas, situee place Carnot a deux pas de la Place Stanislas, conserve une partie significative de la bibliotheque personnelle du duc. Le fonds compte plus de cinq mille volumes, dont plusieurs sont en polonais, en latin avec annotations cyrilliques, ou consacres a l’histoire de l’Europe orientale. Sur rendez-vous, les lecteurs peuvent consulter ces ouvrages dans la salle de lecture patrimoniale.

Le Musee Lorrain, installe dans l’ancien Palais Ducal rue Jacquot, presente quant a lui un parcours sur le XVIIIe siecle lorrain ou la figure de Stanislas occupe une place centrale. Plusieurs portraits du duc, ainsi que des objets d’art ayant appartenu a sa cour, y sont exposes. Le palais lui-meme, construit a la Renaissance, fut l’une des residences nanceiennes du duc.

Pour une experience guidee plus complete, le guide Visiter Nancy sur les pas de Pouchkine et de la Russie propose un itineraire culturel d’une journee qui inclut la Place Stanislas, le musee des Beaux-Arts, et plusieurs lieux moins connus rattaches a la presence russe en Lorraine.

Au terme de cette promenade, on emporte une conviction : la Place Stanislas n’est pas seulement un chef-d’oeuvre de l’urbanisme classique francais. Elle est aussi le legs d’un prince slave qui a voulu inscrire sa nouvelle patrie lorraine dans le grand reseau des cours europeennes de son temps.