Pouchkine a vingt-six ans lorsqu’il écrit Boris Godounov, à l’automne 1825. Il vit assigné à résidence à Mikhaïlovskoïé, dans la propriété familiale du gouvernement de Pskov, puni par Nicolas Ier pour ses convictions libertaires. Loin de Saint-Pétersbourg, sans bibliothèque, sans amis, il a sous la main un seul livre essentiel : l’Histoire de l’État russe de Karamzine, publiée quelques années plus tôt, dans laquelle il puise la matière historique de sa pièce.
Le résultat, achevé en novembre 1825, est une rupture totale dans le théâtre russe. Là où la tragédie néoclassique d’inspiration française dominait depuis Soumarokov, Pouchkine compose une pièce shakespearienne — vingt-trois scènes courtes, alternance vers et prose, multiplication des lieux et des personnages, chœurs populaires presque opératiques avant la lettre. Boris Godounov inaugure la modernité dramatique russe.
Mais la pièce restera lettre morte de son vivant. Censurée d’abord, publiée seulement en 1831 dans une version expurgée, elle ne sera jouée publiquement qu’en 1870, soit quarante-cinq ans après l’écriture. Le grand public russe la découvrira par l’opéra de Moussorgski (1869-1872), qui en est tiré presque littéralement. Cet article propose un résumé scène par scène, une analyse des personnages et du sens politique, et une lecture comparée avec l’opéra.
Le contexte historique : qui était Boris Godounov ?
Pour comprendre la pièce, il faut connaître son arrière-plan historique. Boris Fedorovitch Godounov (1551-1605) appartenait à la noblesse moyenne. Beau-frère du tsar Fédor Ier, fils faible d’Ivan le Terrible, il devint rapidement le véritable régent de la Russie sous le règne de Fédor (1584-1598). À la mort de ce dernier sans héritier, la dynastie des Riourikides s’éteignit après plus de sept siècles. Boris fut élu tsar par un Zemski Sobor — assemblée des États — en 1598.
Son règne fut marqué par deux drames qui le hantent encore dans la pièce de Pouchkine. Le premier est l’assassinat, en 1591 à Ouglitch, du tsarévitch Dimitri, fils cadet d’Ivan le Terrible et frère du tsar Fédor. La rumeur — relayée par Karamzine et reprise par Pouchkine — accusait Boris d’avoir commandité ce meurtre pour lever l’obstacle dynastique sur sa propre route vers le trône. Aucune preuve historique formelle n’a jamais été établie, mais le soupçon a survécu.
Le second drame fut la grande famine de 1601-1603, conséquence de plusieurs années de mauvaises récoltes. Elle décima la population, ruina l’économie, et fragilisa fatalement le régime. C’est dans ce contexte qu’apparut, en Pologne en 1604, un imposteur prétendant être le tsarévitch Dimitri qu’on disait mort à Ouglitch. Soutenu par la noblesse polonaise et bénéficiant d’une certaine sympathie populaire russe, ce Faux Dimitri leva une armée et marcha sur Moscou. Boris mourut subitement en avril 1605, peut-être par suicide, peut-être par maladie, laissant son fils Fédor II — assassiné quelques semaines plus tard — incapable de défendre la couronne.
Le « Temps des troubles » qui suivit (1605-1613) plongea la Russie dans une décennie d’invasions polonaises, de famines, de guerres civiles, jusqu’à l’avènement de la dynastie des Romanov en 1613. C’est cette période complexe que Pouchkine choisit de mettre en scène, en concentrant son attention sur la première phase : l’ascension du Faux Dimitri et la mort de Boris.
Résumé scène par scène
La pièce se déroule entre 1598 et 1605, avec quelques sauts temporels importants. Les vingt-trois scènes peuvent être regroupées en cinq grands mouvements.
Mouvement I : L’élection de Boris (scènes 1-4)
Scène 1. Au Kremlin, deux boyards — Vorotynski et Chouïski — s’inquiètent de la vacance du trône. Chouïski révèle à mots couverts ce que tous suspectent : Boris a fait assassiner Dimitri pour s’ouvrir le chemin vers la couronne. Mais il s’apprête maintenant à se faire prier pour accepter le trône, par hypocrisie politique.
Scène 2. Place Rouge, le peuple est appelé à supplier Boris d’accepter le trône. La foule joue son rôle docilement, mimant les larmes et la prière, sans véritable conviction.
Scène 3. Champ des Bouchers. Le peuple commente cyniquement la cérémonie, sans illusion sur le pouvoir.
Scène 4. Boris accepte enfin le trône au Kremlin. Son discours d’investiture mêle l’humilité conventionnelle et l’inquiétude personnelle. Pouchkine fait entendre, sous les paroles, le poids du crime et la solitude du pouvoir.
Mouvement II : Le moine Pimène et le novice Grigori (scènes 5-7)
Scène 5. Cinq ans plus tard. Dans une cellule du monastère du Miracle, à Moscou, le vieux moine Pimène achève sa chronique des règnes russes. Le novice Grigori Otrepiev, qui partage sa cellule, l’écoute avec une attention croissante. Pimène raconte l’assassinat de Dimitri à Ouglitch, dont il a recueilli les détails de témoins directs. Grigori s’enquiert de l’âge qu’aurait aujourd’hui le tsarévitch s’il avait vécu : exactement le sien.
Cette scène est l’un des sommets de la pièce. Le monologue de Pimène — pur, mesuré, en vers iambiques — donne le ton de toute la chronique russe. Moussorgski en a fait l’une des plus belles scènes de son opéra.
Scène 6. Grigori s’enfuit du monastère, décidé à se faire passer pour le tsarévitch Dimitri ressuscité.
Scène 7. À Moscou, le patriarche s’inquiète de la disparition de Grigori et donne ordre de le rechercher.
Mouvement III : La fuite de Grigori et la cour de Boris (scènes 8-13)
Scène 8. Auberge à la frontière lituanienne. Grigori, déguisé en marchand, voyage en compagnie de deux moines vagabonds, Varlaam et Missaïl. Les agents du tsar arrivent avec un mandat d’arrêt. La scène, en prose, est l’une des plus drôles de la pièce — Pouchkine y déploie une langue populaire savoureuse. Grigori parvient à s’enfuir vers la Pologne.
Scènes 9-13. Au Kremlin et dans la cour polonaise, en parallèle. Boris s’inquiète des nouvelles de Pologne. Il consulte son fidèle conseiller Bassmanov, écoute les rumeurs, doute. À Sambor (Pologne), Grigori, devenu le Pretendant, séduit la jeune Marina Mnichek, fille du voïvode polonais. Marina, ambitieuse, accepte de l’épouser à condition qu’il monte sur le trône de Moscou.
La scène de la fontaine, où Grigori et Marina se déclarent leur amour, est une des plus subtiles de la pièce — Pouchkine y mêle séduction politique et passion sincère, sans jamais trancher.

Mouvement IV : La marche du Pretendant (scènes 14-19)
Scènes 14-17. L’armée du Faux Dimitri franchit la frontière. Premiers combats, premières trahisons. Plusieurs gouverneurs russes basculent dans le camp du Pretendant. Le peuple, partagé, montre une sympathie ambiguë.
Scène 18. Au Kremlin, Boris reçoit Bassmanov et lui exprime sa solitude désespérée. Le monologue de Boris — « J’ai atteint le pouvoir suprême… » — est l’autre sommet poétique de la pièce. Le tsar avoue n’avoir jamais connu de bonheur depuis son couronnement, hanté par le sang versé.
Scène 19. Boris se sent malade. Il appelle son fils Fédor, lui prodigue ses derniers conseils sur l’art du pouvoir, lui désigne Bassmanov comme conseiller. Puis il meurt sur scène — fait dramatique rare et puissant.
Mouvement V : Le silence du peuple (scènes 20-23)
Scène 20. Bassmanov, déchiré, finit par trahir et passer au Pretendant.
Scène 21. Une scène de foule — le saint fou Nikolka apostrophe les passants, prophétisant des malheurs.
Scène 22. Au Kremlin, on annonce que Fédor II et sa mère ont été assassinés sur ordre des partisans du Pretendant.
Scène 23. Place du Kremlin. Le boyard Mossalski sort sur le perron et annonce la mort des Godounov. Il invite le peuple à acclamer le nouveau tsar Dimitri Ivanovitch. Le peuple, indication scénique célèbre, garde le silence. « Народ безмолвствует. » — « Le peuple se tait. »
Cette dernière scène est l’une des plus commentées de la littérature russe. Le silence du peuple, ambigu — résignation ? réprobation ? indifférence ? — devient un emblème de toute la philosophie politique pouchkinienne.
Les personnages principaux
Boris Godounov. Le tsar usurpateur, hanté par le crime supposé qui l’a porté au pouvoir. Pouchkine refuse d’en faire un méchant unidimensionnel : Boris est intelligent, conscient de ses fautes, attaché à son fils, capable de réflexion politique profonde. Sa solitude est tragique. Le monologue de la scène 18 — « J’ai atteint le pouvoir suprême… » — est l’un des plus beaux que Pouchkine ait jamais écrits.
Grigori Otrepiev / le Faux Dimitri. Jeune novice ambitieux qui se prend au jeu de l’imposture. Pouchkine le présente avec une sympathie ambiguë : il est rusé, charmeur, séducteur, mais aussi entraîné par sa propre fiction au point d’y croire. La scène de la fontaine avec Marina montre un homme partagé entre la manipulation politique et la sincérité amoureuse.
Pimène. Le vieux moine chroniqueur, figure de la mémoire russe. Sa neutralité presque religieuse face à l’histoire — « écris sans malice et sans détours, ce que tu as vu » — incarne pour Pouchkine l’idéal de l’historien, et peut-être de l’écrivain.
Marina Mnichek. La jeune Polonaise ambitieuse, séduite à la fois par le Pretendant et par la couronne moscovite. Personnage d’une grande complexité psychologique, elle annonce les héroïnes de Tourgueniev et de Tolstoï.
Bassmanov. Le général loyal qui finit par trahir. Sa décision n’est pas lâcheté pure mais lucidité tragique : il comprend que la cause de Boris est perdue et qu’il faut sauver ce qui peut l’être.
Le peuple. Personnage collectif essentiel, présent dans presque toutes les scènes publiques. Pouchkine le montre tour à tour docile, sceptique, capable de basculer brutalement, et finalement silencieux. Cette ambivalence du peuple est l’une des grandes intuitions politiques de la pièce.
L’analyse politique : qu’est-ce que Pouchkine voulait dire ?
Boris Godounov n’est pas seulement une tragédie historique. C’est une réflexion sur la légitimité du pouvoir, sur le rapport du peuple à ses gouvernants, sur la persistance des crimes politiques.
Première lecture : le pouvoir illégitime se paie. Boris a accédé au trône par un crime — réel ou présumé. Tout son règne en porte la marque. Il ne connaîtra ni paix intérieure ni stabilité politique. La punition n’est pas extérieure mais intériorisée : c’est lui-même qui se condamne. Cette lecture morale, qui hante toute la pièce, fait écho aux préoccupations religieuses de la Russie orthodoxe traditionnelle.
Deuxième lecture : le peuple est le vrai juge. Le silence final du peuple (« Народ безмолвствует ») est une condamnation muette, plus terrible que n’importe quel jugement explicite. Pouchkine, libéral hérité des Lumières, met en scène une souveraineté populaire latente, qui n’a pas besoin de paroles pour s’exprimer.
Troisième lecture : l’histoire se répète. En écrivant en 1825 sur les troubles dynastiques de 1605, Pouchkine — qui assistait alors aux dernières années du règne d’Alexandre Ier et à l’arrivée imminente de Nicolas Ier après le soulèvement décembriste manqué — pose implicitement la question de la légitimité du pouvoir tsariste contemporain. C’est cette dimension que la censure tsariste a parfaitement comprise, et qui a valu à la pièce son interdiction de représentation pendant quarante-cinq ans.
Quatrième lecture : l’ambivalence est la condition humaine. Pouchkine refuse de trancher. Boris est-il coupable ou victime ? Le Faux Dimitri est-il imposteur cynique ou idéaliste sincère ? Marina est-elle calculatrice ou amoureuse ? Le peuple est-il sage ou indifférent ? La pièce ne donne pas de réponse. Cette ambiguïté radicale est ce qui la rend moderne.

L’opéra de Moussorgski : quelles différences ?
Modeste Moussorgski composa Boris Godounov entre 1868 et 1872, dans deux versions successives. Le compositeur, qui se fit lui-même librettiste, conserva l’essentiel du texte pouchkinien tout en le réorganisant pour les exigences scéniques de l’opéra.
Les principales différences sont au nombre de cinq.
1. La scène du Couronnement. Présente sous une forme brève chez Pouchkine, elle devient chez Moussorgski une grande fresque chorale, avec cloches, processions, foule rassemblée. C’est un moment de pur opéra romantique national.
2. La scène de l’auberge. Chez Pouchkine, c’est une scène en prose, presque comique, où Grigori s’enfuit grâce à sa ruse. Chez Moussorgski, elle devient un tableau pittoresque savoureux, avec le célèbre air de Varlaam — « Comme c’était à la ville de Kazan… ».
3. La scène de la Forêt de Kromy. Cette scène n’existe pas dans Pouchkine. Moussorgski l’invente entièrement pour donner au peuple révolté une présence dramatique massive. C’est devenu l’une des plus impressionnantes scènes de foule de l’opéra mondial.
4. La mort de Boris. Chez Pouchkine, elle est précédée d’un long dialogue avec son fils Fédor. Chez Moussorgski, elle devient un grand monologue lyrique où le tsar agonisant prie, hallucine, voit le fantôme de Dimitri, et meurt. C’est l’un des plus grands rôles de basse de tout le répertoire opératique.
5. La fin. Chez Pouchkine, la pièce se termine sur le silence du peuple. Chez Moussorgski (dans la version révisée de 1872), elle se termine sur la lamentation du saint fou Nikolka — « Pleure, pleure, âme russe. » Le silence est remplacé par un chant.
L’opéra a, paradoxalement, fait connaître la pièce. Pendant des décennies, les Russes ont découvert Boris Godounov par Moussorgski avant de lire Pouchkine. Cette antériorité opératique a contribué à forger l’image populaire des personnages.
Comment lire Boris Godounov en français aujourd’hui ?
Trois traductions modernes coexistent. La version de la Pléiade (Œuvres complètes, Gallimard) est la plus érudite, la mieux annotée, mais aussi la plus austère stylistiquement. La traduction de Wladimir Berelowitch chez Babel (Actes Sud) propose une version dramatique très fluide, adaptée à la lecture comme à la mise en scène. La version de Jean-Louis Backes en Folio classique reste la plus accessible pour une première découverte.
Trois conseils pour la lecture. Premièrement, ne pas chercher les unités classiques de lieu, de temps et d’action — la pièce est shakespearienne, il faut accepter sa structure éclatée. Deuxièmement, identifier d’emblée les deux scènes-pivots — la cellule de Pimène (scène 5) et le monologue de Boris (scène 18) — qui constituent le cœur poétique de l’œuvre. Troisièmement, écouter en parallèle l’opéra de Moussorgski, qui éclaire la pièce d’une lumière différente et la fait vivre dramatiquement.
Boris Godounov reste, deux siècles après son écriture, l’une des grandes méditations sur le pouvoir et la légitimité dans la littérature mondiale. Pouchkine, en y inscrivant le silence final du peuple comme jugement implicite, a fixé une intuition politique que toute la littérature russe ultérieure — Tolstoï, Dostoïevski, Soljenitsyne — viendra reprendre et prolonger.
Pour comparer cette tragédie historique à la grande nouvelle fantastique de Pouchkine, lire aussi notre analyse de La Dame de Pique, qui montre une autre facette du génie pouchkinien — du tragique politique au fantastique psychologique en cinq ans d’écriture. Pour situer Boris Godounov dans l’ensemble des œuvres essentielles de Pouchkine, voir aussi notre guide pédagogique des portes d’entrée.
Pour prolonger l’analyse de la tragédie historique pouchkinienne et l’inscrire dans la grande tradition littéraire russe, Le Cercle Pouchkine consacre régulièrement des dossiers approfondis aux œuvres dramatiques et à leur réception scénique européenne.