Boris Godounov n’a jamais cessé de changer de visage depuis que Pouchkine l’a écrit en 1825. Tragédie censurée puis publiée tronquée, puis livret d’opéra remanié à plusieurs reprises par son propre compositeur, puis retravaillée après sa mort par d’autres musiciens : peu d’œuvres russes ont connu un parcours artistique aussi mouvementé. Ce guide propose un panorama des grandes adaptations de l’œuvre, du théâtre à l’opéra jusqu’au cinéma, pour aider le lecteur francophone à s’orienter dans cette constellation de versions.

De la tragédie au livret : le geste de Moussorgski

C’est en 1868 que Modeste Moussorgski, jeune compositeur du groupe des Cinq, décide de tirer un opéra de la tragédie de Pouchkine. Le choix n’est pas anodin : Moussorgski cherche depuis plusieurs années une œuvre qui lui permette de rompre avec les conventions de l’opéra italien et français alors dominantes en Russie, et de développer un langage musical proprement russe, fondé sur la déclamation naturelle de la langue parlée plutôt que sur la mélodie belcantiste.

Pour situer Boris Godounov dans l’ensemble de la production pouchkinienne, notre guide pour découvrir les œuvres de Pouchkine propose un panorama complet des textes majeurs de l’écrivain.

Le texte de Pouchkine, avec sa construction en scènes courtes et discontinues, sa mixité de vers et de prose, son refus des unités classiques, offre un matériau idéal pour ce projet esthétique. Moussorgski compose lui-même son livret, en conservant l’essentiel des répliques pouchkiniennes mais en resserrant considérablement l’action : sur les vingt-trois scènes de la pièce, il n’en retient qu’une dizaine, recentrées sur la figure tourmentée du tsar usurpateur.

Ce choix de composer son propre livret, plutôt que de faire appel à un librettiste professionnel comme c’était l’usage, distingue Moussorgski de la plupart de ses contemporains européens. Il lui permet de conserver une fidélité textuelle rare au matériau source : de larges pans du dialogue chanté reprennent presque mot pour mot les vers de Pouchkine, simplement adaptés au rythme musical. Cette proximité entre le texte littéraire et le livret constitue l’une des singularités les plus remarquables de l’opéra, et explique pourquoi les spécialistes considèrent souvent Boris Godounov comme l’adaptation lyrique la plus fidèle jamais réalisée d’une grande œuvre du répertoire théâtral russe.

La version de 1869 : un refus qui devient légende

Moussorgski achève une première version de son opéra en 1869. Il la soumet à la direction des théâtres impériaux, qui la refuse : le comité de lecture juge l’absence de rôle féminin important rédhibitoire pour le succès public, et s’étonne du traitement musical jugé trop rugueux, trop éloigné des conventions harmoniques de l’époque. Ce refus, mal vécu par le compositeur, le pousse à retravailler profondément son œuvre.

Cette version originale de 1869, longtemps considérée comme une simple ébauche, a connu une redécouverte tardive mais spectaculaire au XXe siècle. Depuis les années 1970, plusieurs maisons d’opéra prestigieuses — dont le Mariinsky de Saint-Pétersbourg sous la direction de Valeri Gergiev — ont remis à l’honneur cette version dépouillée, plus proche de l’intention initiale de Moussorgski, plus sombre et plus resserrée dramatiquement que la version révisée qui lui succède.

Scène d'opéra russe, chœur en costumes d'époque, ambiance Moussorgski

La version de 1872 : l’acte polonais et la Forêt de Kromy

Face au refus de sa première mouture, Moussorgski entreprend une révision substantielle achevée en 1872. Il ajoute un acte entier situé en Pologne, centré sur la princesse Marina Mniszech et le Faux Dimitri, qui introduit enfin un rôle féminin de premier plan et une intrigue amoureuse absente de la version originale. Il compose également la grande scène de la Forêt de Kromy, tableau de révolte populaire d’une puissance dramatique saisissante, qui n’existe pas dans la pièce de Pouchkine et constitue un véritable ajout opératique.

Cette version de 1872, plus riche en couleurs orchestrales et en péripéties, est créée en 1874 au Théâtre Mariinsky avec un succès public réel mais des réserves critiques persistantes sur l’orchestration, toujours jugée trop âpre par les oreilles conservatrices de l’époque. C’est cette version, largement retouchée par la suite, qui va connaître la postérité la plus longue sur les scènes internationales du XIXe et du début du XXe siècle.

La scène de la Forêt de Kromy mérite un arrêt particulier, tant elle a marqué durablement l’imaginaire de l’opéra russe. Absente de la pièce de Pouchkine, elle met en scène une foule de vagabonds et de paysans révoltés qui acclament le Faux Dimitri en train de marcher sur Moscou, dans un tableau choral d’une violence et d’une énergie rares pour l’époque. Moussorgski y déploie tout son art de la caractérisation collective, donnant au peuple russe un rôle dramatique à part entière — non plus simple arrière-plan mais véritable acteur de l’histoire, capable de faire et de défaire les souverains. Cette conception d’un peuple-personnage, profondément originale pour le XIXe siècle lyrique européen, annonce certains développements de l’opéra du XXe siècle.

Rimski-Korsakov : la réorchestration qui a longtemps dominé

Après la mort de Moussorgski en 1881, à l’âge de quarante-deux ans, dans des circonstances liées à l’alcoolisme, son ami et collègue Nikolaï Rimski-Korsakov entreprend de « corriger » l’orchestration de Boris Godounov, qu’il juge maladroite malgré son admiration pour l’inspiration mélodique de l’œuvre. Il livre une première réorchestration complète en 1896, puis une seconde version encore retravaillée en 1908, l’année même de sa propre mort.

Pour approfondir la place de l’opéra russe dans la culture pouchkinienne, l’entretien avec une musicologue sur l’opéra russe éclaire le contexte musical plus large dans lequel s’inscrit Boris Godounov.

L’orchestration de Rimski-Korsakov, plus chatoyante, plus conforme aux canons harmoniques de l’école russe classique, domine les scènes internationales pendant près d’un demi-siècle : c’est dans cette version que le grand chanteur Fiodor Chaliapine triomphe dans le rôle-titre au début du XXe siècle, notamment lors des Saisons russes de Serge Diaghilev à Paris en 1908, qui font découvrir l’œuvre au public occidental. Cette version reste aujourd’hui encore fréquemment programmée, bien que la tendance musicologique contemporaine privilégie un retour aux orchestrations originales de Moussorgski.

Chostakovitch et le retour à l’esprit original

En 1940, sur commande du Théâtre Bolchoï, Dmitri Chostakovitch réalise à son tour une nouvelle orchestration de Boris Godounov. Contrairement à Rimski-Korsakov, Chostakovitch cherche à se rapprocher de l’esprit original de Moussorgski plutôt qu’à le lisser : il conserve l’âpreté harmonique caractéristique du compositeur tout en modernisant certains aspects techniques de l’orchestration pour les rendre praticables par un orchestre du XXe siècle.

Cette version, moins jouée que celle de Rimski-Korsakov pendant plusieurs décennies, connaît un regain d’intérêt significatif depuis les années 1990, portée par un mouvement musicologique plus large de retour aux sources qui touche l’ensemble du répertoire romantique russe. Elle est aujourd’hui considérée par de nombreux chefs d’orchestre comme un compromis réussi entre fidélité à Moussorgski et exigences pratiques de la scène moderne.

Les grandes voix et mises en scène du XXe siècle

Au-delà des questions d’orchestration, l’histoire de Boris Godounov à l’opéra est aussi celle de grandes incarnations vocales. Fiodor Chaliapine, basse légendaire du début du XXe siècle, fixe durablement l’image du tsar tourmenté par la culpabilité, avec un jeu scénique d’une intensité dramatique alors inédite dans l’histoire de l’opéra russe. Sa performance parisienne de 1908 marque un tournant dans la réception occidentale de la musique russe.

Plus près de nous, les mises en scène de Andreï Tarkovski à Covent Garden en 1983, puis de plusieurs metteurs en scène contemporains au Bolchoï et au Mariinsky, ont renouvelé la lecture scénique de l’œuvre, en insistant davantage sur sa dimension politique et sur l’ambiguïté morale du personnage central — un souverain légitime aux yeux du peuple mais rongé par le soupçon d’un régicide jamais formellement prouvé.

D’autres grandes basses ont marqué l’histoire du rôle après Chaliapine : Boris Christoff dans les années 1950-1960, dont l’enregistrement reste une référence discographique majeure, puis Nicolaï Ghiaurov dans les décennies suivantes, chacun apportant une lecture personnelle de la folie et de la culpabilité du personnage. Plus récemment, des chanteurs comme René Pape ou Ildar Abdrazakov ont porté le rôle sur les plus grandes scènes internationales, dans des mises en scène qui n’hésitent plus à souligner les résonances contemporaines du texte : la fabrication du consentement populaire, la manipulation de l’opinion par le pouvoir, la solitude psychologique du souverain isolé de son peuple.

Manuscrit ancien annoté, plume et encrier, contexte littéraire russe XIXe

Boris Godounov au cinéma et en captation

Les adaptations proprement cinématographiques de Boris Godounov restent rares, l’œuvre se prêtant davantage à la captation scénique qu’à une réécriture filmique originale. La production soviétique la plus connue reste celle de la réalisatrice Vera Stroïeva en 1954, qui filme une version spectaculaire de l’opéra avec les chœurs et l’orchestre du Théâtre Bolchoï, dans une esthétique grandiose typique du cinéma soviétique de l’après-guerre, mêlant décors monumentaux et figuration de masse pour restituer l’ampleur des scènes de foule.

Plus récemment, plusieurs grandes maisons d’opéra — le Metropolitan Opera de New York, l’Opéra Bastille à Paris, le Bolchoï — ont diffusé des captations haute définition de leurs productions, disponibles en DVD ou en streaming, qui permettent au public francophone de découvrir l’œuvre sans se déplacer. Ces captations offrent souvent un choix éclairant entre les différentes versions et orchestrations évoquées plus haut, avec des partis pris scéniques très contrastés selon les productions.

Au-delà de ces captations d’opéra, quelques cinéastes ont exploré plus librement l’univers du Temps des troubles sans passer par la médiation musicale de Moussorgski. Ces œuvres, plus rares et moins connues du grand public occidental, s’attachent davantage à la reconstitution historique du règne de Boris Godounov qu’à l’adaptation littérale du texte pouchkinien, offrant un contrepoint intéressant aux lectures scéniques et lyriques de l’œuvre. Elles restent cependant marginales comparées à la place centrale qu’occupe l’opéra dans la diffusion internationale du mythe de Boris Godounov, l’immense majorité du public occidental découvrant encore aujourd’hui cette histoire par la musique de Moussorgski plutôt que par le texte original de Pouchkine.

Comment aborder Boris Godounov aujourd’hui : nos conseils

Pour le lecteur ou spectateur francophone qui découvre Boris Godounov, plusieurs points d’entrée sont possibles selon la sensibilité de chacun. Ceux qui privilégient le texte liront d’abord la tragédie de Pouchkine dans l’une des traductions françaises disponibles, avant d’aborder l’opéra pour mesurer les choix de Moussorgski. Ceux qui privilégient la musique pourront commencer directement par une captation de l’opéra, en optant de préférence pour la version originale de 1869 ou 1872 plutôt que pour l’orchestration de Rimski-Korsakov, plus séduisante à l’oreille mais plus éloignée de l’intention initiale du compositeur.

Dans tous les cas, la comparaison entre la pièce et l’opéra reste l’un des exercices les plus enrichissants pour comprendre le travail d’adaptation : voir comment Moussorgski a condensé, déplacé, amplifié certaines scènes de Pouchkine — notamment la scène du Couronnement et celle de la Cellule de Pimène, reprises presque littéralement — permet de saisir concrètement le dialogue entre littérature et musique qui traverse tout le répertoire russe du XIXe siècle.

Pour les mélomanes qui découvrent l’œuvre pour la première fois, il est souvent conseillé de commencer par un enregistrement audio de référence avant d’aborder une captation vidéo complète, afin de se familiariser avec la structure musicale sans la surcharge d’informations scéniques. Les intégrales dirigées par Claudio Abbado, qui a beaucoup œuvré pour la redécouverte de la version originale de 1869, ou par Valeri Gergiev à la tête de l’orchestre du Mariinsky, constituent des points d’entrée solides et largement disponibles sur les plateformes de streaming musical. Une fois cette familiarisation acquise, la comparaison entre plusieurs mises en scène filmées permet de mesurer à quel point un même livret peut donner lieu à des lectures radicalement différentes selon les choix de direction d’acteurs et de scénographie.

Les manuscrits et objets liés à la genèse de Boris Godounov se trouvent en partie exposés dans plusieurs collections russes : visiter les musées consacrés à Pouchkine en Russie donne toutes les clés pratiques pour organiser une visite.

Conclusion : une œuvre toujours vivante

Deux siècles après sa rédaction, Boris Godounov continue de se réinventer sur les scènes du monde entier, preuve de la vitalité d’un texte que la censure tsariste avait pourtant longtemps voulu étouffer. Cette capacité de l’œuvre à traverser les formes — théâtre, opéra, cinéma — et les époques témoigne de la profondeur de son questionnement politique et moral, qui reste d’une actualité frappante : la légitimité du pouvoir, le poids de la culpabilité, la versatilité du peuple face à ses souverains.

Ce qui frappe, au terme de ce parcours à travers les versions, c’est la remarquable stabilité de l’intuition originelle de Pouchkine malgré la diversité des réécritures musicales et scéniques : quelle que soit l’orchestration retenue, quelle que soit la mise en scène choisie, c’est toujours la même question qui structure l’œuvre — celle d’un homme parvenu au pouvoir suprême par des moyens douteux, et rongé de l’intérieur par cette incertitude morale jusqu’à sa propre destruction. Cette permanence thématique, traversant deux siècles d’interprétations parfois radicalement différentes sur le plan esthétique, explique pourquoi Boris Godounov demeure, aux côtés d’Eugène Onéguine, l’une des œuvres les plus régulièrement redécouvertes du répertoire pouchkinien à l’échelle mondiale.

Pour prolonger cette exploration musicale de l’univers pouchkinien, la richesse du répertoire lyrique russe et ses résonances avec l’œuvre du poète méritent qu’on s’y attarde davantage, notamment à travers l’analyse complète de la tragédie de Pouchkine proposée par le Cercle Pouchkine, qui offre un éclairage complémentaire sur les sources historiques de l’œuvre.