C’est dans un appartement parisien du XIVe arrondissement, entre une bibliothèque débordant de partitions et une collection de lithographies représentant les décors des Ballets russes, qu’Igor Rosanov nous a reçus pour cet entretien. Musicologue de formation, spécialiste de l’opéra russe du XIXe siècle, il consacre depuis trente ans ses recherches à ce dialogue singulier entre la littérature et la musique, entre le verbe pouchkinien et la voix lyrique. L’occasion de l’entretien : la reprise très attendue de la saison 2025-2026, avec notamment Boris Godounov de Moussorgski, tiré de la tragédie de Pouchkine à l’affiche de plusieurs grandes maisons françaises.
Ce que peu de mélomanes mesurent pleinement, c’est l’ampleur de la dette que la musique russe entretient envers Alexandre Pouchkine. Tchaïkovski, Moussorgski, Rimski-Korsakov : les plus grands compositeurs russes ont puisé dans ses romans en vers, ses nouvelles, ses drames historiques pour bâtir leurs chefs-d’œuvre lyriques. Pouchkine n’est pas seulement le poète national de la Russie — il en est aussi, par procuration musicale, le librettiste universel. Igor Rosanov nous explique pourquoi, et comment.
Igor Rosanov
Trente ans de recherche sur l'opéra russe du XIXe siècle. Collaborateur de l'Opéra de Paris et de Radio France Musique. Auteur de plusieurs essais sur Tchaïkovski et Moussorgski. Portrait éditorial — entretien réalisé en mai 2026.
C’est une question fondamentale, et je crois que la réponse tient à plusieurs facteurs simultanés. D’abord, Pouchkine a inauguré quelque chose de tout à fait nouveau dans la littérature russe : il a donné à la langue russe sa modernité poétique. Avant lui, les écrivains russes cultivés écrivaient et pensaient en français. Avec lui, le russe devient une langue littéraire à part entière, avec sa musicalité propre, ses rythmes, ses sonorités. Et cette musicalité intrinsèque du langage pouchkinien était une invitation directe aux compositeurs.
Ensuite, il faut comprendre que ses récits — qu’il s’agisse d’Eugène Onéguine, de La Dame de Pique, de Boris Godounov ou des contes poétiques — offrent des personnages d’une profondeur psychologique extraordinaire. Tchaïkovski, en particulier, était fasciné par les êtres déchirés entre raison et passion, entre destin et libre arbitre. Il a trouvé chez Pouchkine une galerie de portraits humains qui correspondaient exactement à sa propre sensibilité romantique.
Il y a aussi un facteur historique. La seconde moitié du XIXe siècle est une période de construction nationale intense en Russie. Les compositeurs — qu’on appelle le Groupe des Cinq, ou qu’il s’agisse de Tchaïkovski — cherchent à forger une identité musicale russe distincte de l’influence italienne ou allemande alors dominante. Et Pouchkine, déjà érigé en figure tutélaire de la nation, offrait une légitimité culturelle absolue. Adapter Pouchkine à l’opéra, c’était en quelque sorte signer un acte d’indépendance artistique.
Depuis la mort du poète en 1837, on compte plus d’une vingtaine d’opéras majeurs tirés de ses œuvres. C’est une densité unique dans l’histoire de la littérature mondiale : aucun autre écrivain n’a nourri autant un répertoire lyrique national.
Ce débat est au cœur de ma passion depuis trente ans, et je choisis résolument le mot « transfiguration ». Mais pour le comprendre, il faut d’abord mesurer l’écart entre les deux œuvres.
Chez Pouchkine, Eugène Onéguine est un roman ironique, distancié, dans lequel le narrateur intervient constamment pour commenter l’action avec une légèreté mordante. Pouchkine s’amuse de ses personnages, les regarde avec une tendresse mêlée d’ironie. Onéguine lui-même est un héros raté, un dandy ennuyé dont l’auteur souligne délicatement le vide existentiel. Tatiana, elle, est dépeinte avec plus de sympathie, mais dans un cadre littéraire qui maintient toujours une distance esthétique.
Tchaïkovski, lui, abolit cette distance. Il ne s’intéresse pas à la satire sociale, il ne voit dans ce roman que ce qu’il voulait y voir : une méditation sur l’amour impossible, le regret, le temps perdu. Il déplace entièrement le centre de gravité émotionnel vers Tatiana, dont il fait une héroïne romantique à part entière. Et il compose pour elle des pages d’une intensité bouleversante — la scène de la lettre est l’un des sommets de l’opéra du XIXe siècle toutes nationalités confondues.
Peut-on appeler cela une trahison ? Je dirais que c’est une lecture partielle mais absolument honnête. Tchaïkovski ne cache pas qu’il transforme. Il appelle lui-même son opéra « scènes lyriques » plutôt qu’ « opéra », reconnaissant implicitement qu’il ne prétend pas restituer Pouchkine dans sa totalité. Et cette humilité formelle est en elle-même un acte de respect. Ce qu’il transmet, c’est une vérité émotionnelle de Pouchkine, distillée, concentrée. Pour des millions d’auditeurs dans le monde, c’est par Tchaïkovski qu’ils ont découvert et aimé Pouchkine.
Vous avez raison de parler d’approfondissement plutôt que de simple adaptation. La Dame de Pique, entre littérature et opéra de Tchaïkovski : c’est précisément ce fil que je remonte chaque fois que j’enseigne cette œuvre. Car la nouvelle de Pouchkine, publiée en 1834, est en réalité une pièce assez brève, presque un conte fantastique à la Mérimée — vif, précis, avec une fin ouverte sur l’ambiguïté. Le fantastique y reste suspendu : Hermann est-il fou, ou le spectre de la Comtesse lui a-t-il vraiment révélé le secret des trois cartes ?
Tchaïkovski — et il faut ici saluer le travail du librettiste, son propre frère Modeste — transforme cette ambiguïté en tragédie pure. Ils plongent Hermann dans une obsession qui n’est plus seulement l’appât du gain mais une question existentielle : maîtriser le destin ou y succomber. La Comtesse n’est plus seulement une vieille dame avare de son secret — elle devient une incarnation de la mort elle-même, une figure de l’inexorable.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que Tchaïkovski compose cet opéra en 1890, en pleine crise personnelle. Sa vie privée est douloureuse, sa santé fragile, son rapport à la mort intense et presque morbide. Il s’identifie à Hermann d’une façon troublante. La musique de La Dame de Pique porte cette identification viscérale. Il y a des pages — l’air de Hermann au troisième acte, la scène de la chambre de la Comtesse — d’une noirceur psychologique que l’on ne retrouve dans aucune autre œuvre du XIXe siècle, pas même chez Wagner.
Le résultat est une œuvre qui dépasse le cadre du simple drame fantastique pour toucher à la philosophie du temps, à l’angoisse devant la mort et le néant. Pouchkine aurait sans doute été surpris par cet approfondissement — mais probablement admiratif.
Moussorgski, Rimski-Korsakov et les autres
Boris Godounov est un cas unique dans l’histoire de l’opéra, et je crois qu’il faut commencer par là. Moussorgski compose cet opéra entre 1868 et 1872, dans un contexte de fermentation politique et sociale en Russie. La réforme de l’abolition du servage date de 1861 ; les débats sur la modernisation du pays, sur le rapport entre le peuple et le pouvoir, sont d’une actualité brûlante.
Et Pouchkine, en écrivant sa tragédie dans les années 1820 — peu après l’invasion napoléonienne, dans le sillage des réflexions décembristes — avait posé les bases d’une réflexion sur le pouvoir d’une profondeur rare. Sa pièce s’inspire des Chroniques russes et de Karamzine, mais elle dépasse largement l’exercice historique. La grande question de Boris Godounov, c’est : peut-on exercer le pouvoir sans tuer sa propre âme ? Boris est coupable du meurtre du jeune tsarévitch Dimitri — ou du moins on le croit. Et cette culpabilité ronge tout l’édifice du pouvoir. Il règne, mais il est rongé.
Moussorgski saisit cela avec un génie musical extraordinaire. Il n’édulcore rien. Son Boris n’est pas un personnage d’opéra conventionnel — pas de bel canto, pas de virtuosité décorative. Les lignes vocales sont âpres, directes, proches du récitatif parlé. Et le vrai héros de l’opéra, conformément à la vision de Pouchkine, n’est pas Boris lui-même mais le peuple russe — le fameux « peuple qui se tait » à la fin de la pièce originale, et qui chez Moussorgski pousse un long cri de lamentation.
C’est cette dimension chorale et politique qui distingue Boris Godounov de tous les autres opéras pouchkiniens. Il ne s’agit pas d’un drame individuel mais d’une fresque nationale. Et cette fresque résonne encore aujourd’hui avec une force troublante.
Rimski-Korsakov et Pouchkine forment un couple artistique d’une cohérence remarquable, et pourtant assez différent de Tchaïkovski-Pouchkine ou de Moussorgski-Pouchkine. Pour comprendre Rimski-Korsakov, il faut savoir qu’il était hanté par le merveilleux, par les forces de la nature, par les mythes slaves. Son langage musical est profondément coloriste — il invente ce qu’on pourrait appeler une orchestration de la féerie, avec des timbres chatoyants, des harmonies irisées qui évoquent les métamorphoses et les enchantements.
Or les contes de Pouchkine — Le Tsar Saltan, Le Coq d’or, Rouslan et Ludmila (ce dernier mis en musique par Glinka, l’aîné de Rimski) — sont précisément des mondes de métamorphoses. La Tsarine enfermée dans un tonneau qui dérive sur la mer, le cygne-princesse, le coq magique qui prédit les invasions ennemies : ce sont des univers où la réalité et le songe se confondent, où l’humain et le surnaturel coexistent.
Pouchkine avait écrit ces contes en s’inspirant des byliny, les épopées orales russes, et du folklore slave qu’il avait recueilli dans sa région de Pskov. Il les avait ensuite recomposés avec un art du vers virtuose, mêlant naïveté populaire et sophistication littéraire. Rimski-Korsakov retrouve exactement cette même tension dans sa musique : la mélodie est simple, chantante, populaire — mais l’harmonie et l’orchestration sont d’une complexité raffinée.
Il faut mentionner Le Coq d’or en particulier, composé en 1906-1907, à la toute fin de sa vie. C’est une œuvre d’une profonde amertume politique — la satire pouchkinienne du pouvoir imbécile y est amplifiée au maximum. La censure impériale a d’ailleurs bloqué sa création jusqu’après la mort de Rimski en 1908. Cette ultime rencontre entre le poète et le compositeur est peut-être la plus subversive de toute l’histoire de l’opéra russe.
C’est une question que je trouve passionnante parce qu’elle touche à quelque chose de très concret, de presque artisanal. Mettre en musique un texte, c’est d’abord une question de prosodie — la façon dont les accents toniques de la langue se distribuent dans les syllabes. En russe, les règles prosodiques sont différentes du français ou de l’italien : les mots peuvent être très longs, avec des accents mobiles qui modifient le sens. Un compositeur qui veut respecter le texte doit plier sa ligne mélodique aux contraintes accentuelles du russe.
Or Pouchkine utilise majoritairement le tétramètre iambique — un mètre régulier, alternant syllabes brèves et longues, qui possède une sorte de swing naturel. Ce rythme binaire, fondamental dans l’alexandrin russe pouchkinien, se plie admirablement à la mise en musique. Il offre une base régulière sur laquelle le compositeur peut s’appuyer sans forcer la déclamation.
Mais au-delà de la métrique, il y a quelque chose de plus profond : la texture sonore des mots eux-mêmes. Pouchkine avait une oreille extraordinaire pour les sonorités. Ses vers sont remplis d’allitérations, d’assonances, de jeux phoniques qui créent une mélodie dans le langage lui-même avant même que le compositeur n’intervienne. Tchaïkovski le disait lui-même : quand il lisait Eugène Onéguine à haute voix, il lui semblait déjà entendre de la musique.
Cette musicalité intérieure du vers pouchkinien explique pourquoi les mises en musique semblent si naturelles, si peu forcées. Le compositeur n’a pas à lutter contre la langue — il l’accompagne. C’est un luxe que peu d’autres grands écrivains offrent.
Il y a effectivement quelques incursions occidentales fascinantes, même si elles sont moins connues. La plus célèbre est sans doute Mazeppa, le poème épique sur le hetman cosaque, qui a inspiré aussi bien Liszt — avec son célèbre poème symphonique — que Tchaïkovski pour un opéra. Mais Liszt travaillait à partir d’une médiation, puisqu’il avait été inspiré par la version de Victor Hugo avant de découvrir Pouchkine.
Dans le domaine de l’opéra occidental proprement dit, les adaptations directes de Pouchkine en langues non russes sont rares. Il y a quelques versions italiennes oubliées du XIXe siècle, des tentatives françaises avortées. La raison principale, je crois, tient à la barrière linguistique : les œuvres de Pouchkine n’ont été traduites en français avec une qualité littéraire réelle que tardivement. Mérimée, qui était l’un des grands traducteurs de Pouchkine en français, avait attiré l’attention sur lui dès les années 1850, mais les traductions poétiques vraiment satisfaisantes sont venues bien plus tard.
Il y a cependant des cas remarquables au XXe siècle. Stravinsky, même s’il était russe de naissance, a écrit Mavra en 1922, un opéra bouffe d’après une nouvelle de Pouchkine — et c’est une œuvre qui illustre parfaitement le choc des cultures, puisque Stravinsky était alors à Paris, composant dans un style néoclassique qui emprunte autant à Tchaïkovski qu’à Pergolèse. Et plus récemment, on a vu des compositeurs contemporains américains ou britanniques s’aventurer dans le territoire pouchkinien — mais ces expériences restent confidentielles par rapport au corpus russe.
En fait, la vraie diffusion de Pouchkine en Occident s’est faite précisément par l’opéra russe — c’est en allant voir Eugène Onéguine à l’Opéra de Paris que des générations de Français ont découvert ce génie qu’ils ne lisaient pas directement.
L’opéra russe dans les salles françaises
L’Opéra national de Lorraine à Nancy a une histoire particulièrement riche avec le répertoire russe, et cela n’est pas un hasard. La région lorraine a entretenu des liens profonds avec la culture slave au fil du temps — on pense aux présences russes et polonaises qui ont marqué l’histoire de la Lorraine, aux échanges culturels qui remontent au XVIIIe siècle, que notre entretien sur les traces russes en Lorraine explore en détail à travers des lieux et des personnalités méconnus. Cette proximité historique se traduit naturellement dans la programmation lyrique.
Ce que j’apprécie dans l’approche des maisons de région comme Nancy, c’est précisément qu’elles ne se contentent pas des titres les plus balisés. Si l’Opéra de Paris programe Eugène Onéguine et La Dame de Pique avec une régularité prévisible — parce que ce sont des valeurs sûres, des titres que le public parisien exige —, des maisons comme Nancy se permettent des découvertes, des reprises d’œuvres moins connues. J’y ai vu des productions de Sadko de Rimski-Korsakov, de La Fiancée du Tsar — des opéras que vous ne verrez jamais à Paris.
Il y a aussi une question de taille des distributions. Les grands opéras de Moussorgski requièrent des chœurs imposants et une basse d’exception pour Boris. Les maisons de région comme Nancy, quand elles décident de se lancer dans Boris Godounov, le font avec une conviction totale, souvent avec des distributions russes invitées qui apportent une authenticité irremplaçable.
Pour le public lorrain, voir ces opéras dans une belle salle comme celle de l’Opéra de Nancy, c’est une opportunité précieuse qui vaut largement le voyage à Paris. Je recommande toujours de consulter leur programme de saison en priorité quand on cherche du répertoire russe de qualité en France.
C’est la question que j’ai le plus souvent entendue dans ma carrière, et j’ai appris à y répondre de façon très pratique. D’abord, rassurons le débutant : l’obstacle de la langue russe est beaucoup moins rédhibitoire qu’on ne le croit. Tous les opéras sont aujourd’hui donnés avec surtitrage — en français dans les maisons françaises, parfois bilingue. Et le surtitrage des opéras russes est généralement de très bonne qualité, parce que les maisons françaises qui programment ce répertoire y accordent un soin particulier.
Pour une première approche, je conseille toujours Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Pour plusieurs raisons. D’abord, la musique est immédiatement accessible — c’est une musique romantique dans le meilleur sens du terme, lyrique, mélodique, avec des airs qui restent en mémoire après la première écoute. La Polonaise du deuxième acte, la scène de la lettre de Tatiana, le duel — ce sont des moments d’une beauté évidente qui n’exigent pas de préparation particulière.
Ensuite, l’histoire elle-même est universelle : un homme qui refuse l’amour d’une femme et le regrette trop tard — c’est un sujet que tout le monde comprend immédiatement.
Après Eugène Onéguine, je recommande La Dame de Pique pour approfondir l’expérience. C’est une œuvre plus exigeante, mais d’une richesse extraordinaire. Et pour ceux qui veulent aller plus loin, Boris Godounov de Moussorgski est une expérience à part — déroutante au premier abord parce que le style vocal est très différent de l’opéra occidental, mais d’une profondeur qui ne lâche plus une fois qu’on y est entré.
La préparation aide beaucoup : lire le livret avant la représentation, écouter un enregistrement, regarder une captation en DVD. Le voyage en est décuplé.
Ma liste d’incontournables pour 2026 comprend trois titres que je recommande avec une conviction absolue.
En premier lieu, Eugène Onéguine reste le passage obligé. Tchaïkovski a composé en 1879 une œuvre d’une telle perfection formelle qu’elle demeure l’ambassadrice idéale du répertoire russe auprès de tous les publics. Si vous n’avez jamais vu d’opéra russe, commencez par là. La saison 2025-2026 offre plusieurs productions dans les maisons françaises — je vous renvoie à l’agenda des spectacles russes à Paris — Amis de Paris-Pétersbourg pour les dates et lieux.
En deuxième position, La Dame de Pique s’impose comme l’œuvre la plus sombre et la plus fascinante du duo Tchaïkovski-Pouchkine. Pour ceux qui veulent approfondir leur connaissance de ce chef-d’œuvre avant de se rendre à l’opéra, je recommande de lire La Dame de Pique entre littérature et opéra de Tchaïkovski — une analyse très fouillée qui éclaire merveilleusement les choix du librettiste.
En troisième position, je signalerais Boris Godounov de Moussorgski pour les amateurs confirmés. C’est une œuvre qui demande un peu de préparation — connaître le contexte historique, avoir lu au moins le résumé de la pièce de Pouchkine — mais qui offre en retour une expérience musicale et émotionnelle incomparable. La version orchestrée par Chostakovitch, souvent utilisée dans les productions modernes, apporte une densité supplémentaire qui en fait l’une des expériences lyriques les plus intenses du répertoire universel.
Plus généralement, ma recommandation pour 2026 est de ne pas attendre. Ces opéras sont vivants, ils sont joués, ils sont accessibles. Et chaque représentation de Tchaïkovski ou de Moussorgski est une façon de renouer avec Pouchkine lui-même — ce poète qui, deux siècles après sa mort, continue de résonner dans les plus belles salles du monde.
Questions rapides — idées reçues sur l’opéra russe
L’opéra russe est réservé aux spécialistes. Faux. Eugène Onéguine et La Dame de Pique de Tchaïkovski sont des œuvres immédiatement accessibles, avec des mélodies inoubliables et des émotions universelles. Le surtitrage en français rend la langue russe totalement transparente.
La musique russe du XIXe siècle ressemble à de la musique classique allemande. Faux. L’opéra russe possède une couleur orchestrale et vocale très distincte, héritée des traditions byzantines et du folklore slave. Les timbres, les harmonies et le phrasé vocal sont immédiatement reconnaissables et n’ont pas d’équivalent dans le répertoire germanique.
Les chanteurs russes sont les seuls à pouvoir interpréter ces œuvres correctement. Partiellement vrai. La langue russe exige une articulation et un phrasé spécifiques que les chanteurs natifs maîtrisent naturellement. Cependant, des chanteurs occidentaux — notamment des voix françaises et américaines — ont réalisé des interprétations de référence dans Tchaïkovski. Pour Moussorgski, en revanche, la voix de basse russe reste quasi inégalée.
Boris Godounov est un opéra ennuyeux et difficile. Faux. C’est une réputation injuste. Boris Godounov est une œuvre d’une énergie dramatique extraordinaire, avec des scènes de foule saisissantes et un rôle-titre d’une intensité tragique rare. Les amateurs de grand théâtre musical y trouveront une expérience inoubliable.
Les opéras de Rimski-Korsakov sont des contes pour enfants. Faux. Si l’univers merveilleux de ces opéras attire aussi les enfants, la profondeur musicale, la sophistication harmonique et la charge symbolique — notamment dans Le Coq d’or — en font des œuvres totalement adultes. Le Coq d’or est même une satire politique acérée, censurée en Russie impériale.
On ne peut voir d’opéra russe qu’à Paris. Faux. L’Opéra national de Lorraine à Nancy, l’Opéra de Strasbourg, l’Opéra de Lyon ou encore l’Opéra de Bordeaux programment régulièrement du répertoire russe, parfois avec des productions et des distributions d’une qualité égale ou supérieure à la capitale.
Pouchkine n’a écrit que des poèmes, pas des œuvres dramatiques. Faux. Pouchkine a écrit des nouvelles (La Dame de Pique, Les Récits de Belkine), un roman en vers (Eugène Onéguine), une tragédie historique (Boris Godounov), des contes poétiques (Le Tsar Saltan, Le Coq d’or) et plusieurs petites tragédies (Mozart et Salieri, Le Convive de pierre). C’est précisément cette diversité des formes qui a permis aux compositeurs d’y puiser des matériaux si variés.
Pour entrer dans l’opéra pouchkinien
Que vous soyez mélomane confirmé ou néophyte curieux, trois clés peuvent transformer votre découverte de l’opéra russe inspiré de Pouchkine.
La première clé : le contexte biographique. Comprendre qui était Pouchkine — sa vie tumultueuse, son exil au Caucase, son rapport à la liberté politique, sa mort en duel à trente-sept ans — éclaire d’une lumière singulière toutes les œuvres qui s’en inspirent. La biographie du poète, que vous pouvez retrouver dans notre article sur la vie d’Alexandre Pouchkine, révèle un homme qui a vécu avec la même intensité que ses personnages. Cette continuité entre l’homme et l’œuvre est précisément ce que les compositeurs ont senti et transcrit.
La deuxième clé : le texte d’abord. Avant d’aller voir un opéra tiré de Pouchkine, lisez la source — ou au moins un résumé détaillé. Non pas pour juger fidélité ou trahison, mais pour mesurer le dialogue entre les deux œuvres. Quand Tchaïkovski déplace le centre émotionnel d’Eugène Onéguine, ou quand Moussorgski amplifie la dimension chorale de Boris Godounov, la connaissance du texte original transforme chaque choix du compositeur en révélation.
La troisième clé : l’écoute répétée. L’opéra russe demande du temps. Une première écoute peut déconcerter — le phrasé vocal est différent de l’opéra italien, les harmonies parfois plus âpres, les structures dramatiques moins attendues. Mais dès la deuxième ou la troisième écoute, quelque chose se déplace. La musique commence à parler une langue que l’on comprend de l’intérieur. Et c’est là que commence la véritable rencontre avec Pouchkine — par-delà les siècles, par-delà les langues, par la seule voix universelle de la musique.