Cinquante pages, six chapitres, un epilogue de quelques lignes : La Dame de Pique de Pouchkine, parue en mars 1834, est l’un des recits brefs les plus denses de la littérature europeenne du XIXe siècle. Cinquante pages qui contiennent une intrigue policiere, une histoire d’amour, une étude de la passion du jeu, une vision fantastique de Saint-Petersbourg, et une meditation sourde sur l’argent, le hasard et la folie. La nouvelle a fascine ses contemporains, traverse le XIXe siècle europeen en imposant son motif des trois cartes, donne lieu a un opéra de Tchaikovski qui figure parmi les plus joues au monde, et continue d’engendrer adaptations theatrales et cinematographiques. Pour qui veut entrer dans l’oeuvre de Pouchkine, elle est, avec Eugene Oneguine, le seuil obligatoire. Voici son resume, son analyse, et la fortune qu’elle a connue.

Le contexte d’écriture (1833-1834)

A l’automne 1833, Pouchkine se retire dans son domaine de Boldino, dans la province de Nijni-Novgorod. Il y avait déjà connu, en 1830, un automne de fecondite extraordinaire, le premier automne de Boldino, qui lui avait donne les Recits de Belkine, Boris Godounov acheve, plusieurs petites tragedies. L’automne de Boldino 1833 est plus court mais tout aussi intense : il y écrit Le Cavalier de bronze, l’Histoire de Pougatchev, La Fille du capitaine en chantier, et La Dame de Pique.

Pouchkine a alors trente-quatre ans. Marie depuis pres de deux ans a Natalia Gontcharova, déjà pere de famille, il vit a Saint-Petersbourg sous le regard pesant de la cour de Nicolas Ier. Sa situation financière se degrade : la dot de sa femme, ses propres dettes de jeu, l’entretien d’un menage mondain l’usent. Le motif central de la nouvelle, la passion du jeu et l’argent comme fantasme absolu, n’est pas un thème abstrait pour son auteur. Pouchkine connait les nuits de pharaon, ce jeu de cartes alors universellement repandu dans la société russe et europeenne, ou se ruinent en quelques heures des fortunes considerables.

L’anecdote des trois cartes lui aurait ete racontee, selon les souvenirs de son ami Nachtchokine, par le prince Galitzine, qui aurait gagne au pharaon grace a un secret recu de sa grand-mere, la fameuse princesse Natalia Galitzine (1741-1837), surnommee “la moustachue”, figure mondaine petersbourgeoise alors octogenaire. Pouchkine prend ce noyau anecdotique, l’enrichit, le greffe sur le motif germanique du pacte avec le surnaturel, et compose en quelques semaines une nouvelle qu’il publie au debut de 1834 dans la revue Bibliotheque pour la lecture.

Resume détaillé en six chapitres

Chapitre I. Après une nuit de jeu chez l’officier de la garde Naroumov, on parle des trois cartes mysterieuses qu’aurait connues la vieille comtesse ***. Son petit-fils Tomski raconte l’histoire : la comtesse, jeune et belle a Versailles soixante ans plus tot, perdit une fortune au pharaon. Le comte de Saint-Germain lui aurait alors revele trois cartes qui, jouees l’une après l’autre, garantissent le gain. Elle aurait regagne l’argent perdu, et n’aurait jamais reutilise le secret depuis. Hermann, jeune ingenieur militaire d’origine allemande, ecoute en silence. Discret, calculateur, il ne joue jamais mais regarde les autres jouer. L’histoire le hante.

Chapitre II. Hermann erre dans Saint-Petersbourg, obsede par les trois cartes. Il observe la maison de la comtesse et aperçoit a la fenetre une jeune fille, Lisaveta Ivanovna, demoiselle de compagnie maltraitee par la vieille dame. Il decide de l’utiliser pour penetrer chez la comtesse. Il commence a lui adresser des lettres d’amour, d’abord copiees d’un roman allemand, puis dictees par sa propre passion mauvaise. Lisaveta, esseulee, se laisse toucher.

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Chapitre III. Lisaveta finit par lui indiquer comment entrer la nuit dans la maison, pour la rejoindre dans sa chambre. Hermann s’introduit, mais au lieu de monter chez la jeune fille, il se cache dans le cabinet de la comtesse. Quand celle-ci rentre du bal, il surgit, la supplie de lui reveler le secret. La comtesse se tait. Il sort un pistolet pour la menacer. La vieille dame meurt de saisissement, sans avoir parle.

Chapitre IV. Lisaveta apprend le drame et comprend qu’elle a servi d’instrument. Elle eprouve une horreur lucide pour Hermann. Celui-ci, loin de se reprocher la mort, ne pense qu’au secret perdu.

Chapitre V. A l’enterrement de la comtesse, Hermann croit voir la morte ouvrir un oeil et lui sourire. La nuit suivante, le fantome de la comtesse lui apparait et lui revele les trois cartes : trois, sept, as. Elle exige qu’il épouse Lisaveta et qu’il ne mise qu’une carte par soir.

Chapitre VI. Hermann se rend au cercle de jeu de Tchekalinski, pontant successivement le trois, le sept, l’as. Les deux premières soirees, il gagne des sommes enormes. La troisième nuit, il pose toute sa fortune sur l’as, mais la carte qu’il retourne est la dame de pique, qui ressemble etrangement a la vieille comtesse et semble lui faire un clin d’oeil. Il a perdu. L’epilogue indique qu’Hermann est interne a l’asile d’Oboukhov, ou il repete sans cesse “trois, sept, as ; trois, sept, dame”, et que Lisaveta a épouse un jeune homme honnete.

Hermann, ou la passion du jeu

Hermann n’est pas un joueur ordinaire. Pouchkine insiste : il a “le profil de Napoleon et l’ame de Mephistopheles”. Calculateur, allemand par son pere, il s’interdit la depense et l’imprudence. Il economise sur ses appointements d’officier, vit chichement, regarde les autres jouer sans toucher une carte. Sa passion n’est donc pas le jeu, mais le fantasme d’un gain certain, c’est-a-dire la conjuration même du hasard. Le secret des trois cartes promet ce paradoxe : un jeu sans risque, une mise sans perte. C’est ce reve de toute-puissance qui le ronge.

Hermann appartient ainsi a la grande famille litteraire des personnages obsessionnels que le XIXe siècle europeen va peupler : le pere Goriot de Balzac (l’argent comme amour), le Raskolnikov de Dostoievski (le crime comme demonstration d’être supérieur), Julien Sorel (l’ascension sociale comme calcul). Pouchkine, en 1834, est le premier a typer ce profil avec une telle precision en langue russe — pour entrer plus largement dans son oeuvre, voyez notre introduction a l’oeuvre de Pouchkine.

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La comtesse et le secret des trois cartes

La vieille comtesse incarne un autre temps. Femme de l’Ancien Regime, ayant connu Versailles, Saint-Germain, Richelieu, elle traverse 1830 comme un fantome avant la lettre, enfermee dans son passe parfume et glacial. Sa cruaute envers Lisaveta, sa coquetterie morte, son refus de parler a Hermann même sous la menace, la rendent enigmatique. Le secret qu’elle detient, ou qu’elle est censee detenir, est moins une formule de jeu qu’une autorite occulte, transmise par Saint-Germain, c’est-a-dire par toute une mythologie du XVIIIe siècle europeen ou se melaient maconnerie, alchimie, magnetisme.

Quand son fantome apparait a Hermann, il est impossible de trancher : revenante reelle ou hallucination d’un homme qui a vu mourir sa victime ? Pouchkine, par economie, n’expliquera jamais. Le doute est l’effet même du recit.

Une nouvelle fantastique aux racines romantiques

La Dame de Pique appartient a la vague fantastique europeenne des années 1820-1840, dont E.T.A. Hoffmann est le maître allemand. Pouchkine connaissait Hoffmann par les traductions françaises, lues attentivement. Le motif du pacte surnaturel, du secret transmis, du jeu comme metaphore de la destinee, sont communs au romantisme fantastique allemand. Mais Pouchkine lave Hoffmann de ses outrances : pas de monstres, pas de bestiaire, pas de delires verbaux. La nouvelle reste sobre, ironique, précise. C’est ce qui en fait, paradoxalement, un modele pour le fantastique français ulterieur.

Prosper Merimee, qui traduira la nouvelle en 1849, sera l’un des premiers a l’imiter en France. Et c’est Merimee qui, en chainon entre Pouchkine et Maupassant, transmettra le modele au conte fantastique français de la seconde moitie du XIXe siècle, jusqu’au Horla. Sur cette filiation, voir notre article Pouchkine, Merimee, Maupassant : une genealogie fantastique.

L’opéra de Tchaikovski (1890) : transposition lyrique

En 1890, Piotr Ilitch Tchaikovski compose en six semaines, a Florence, un opéra en trois actes sur la nouvelle de Pouchkine. Le livret est de Modeste Tchaikovski, frere du compositeur. L’opéra transforme profondément l’original : Hermann devient un heros romantique entièrement habite par sa passion pour Lisa (rebaptisee), l’amour de Lisa pour Hermann prend une place centrale, le denouement bascule dans le sublime tragique. Hermann meurt, Lisa se suicide en se jetant dans la Neva. Pouchkine n’avait condamne ni l’un ni l’autre a la mort.

Cette transposition est jugee parfois “infidele” mais elle releve d’un autre genre artistique : la nouvelle ironique petersbourgeoise devient un drame lyrique d’une intensite emotionnelle considerable. L’opéra est cree au théâtre Mariinski en décembre 1890, accueilli triomphalement, et entre immédiatement au repertoire mondial. Il y demeure : a l’Opéra national de Paris comme au Mariinski, au Bolchoi, a Vienne, a Londres et a New York, La Dame de Pique de Tchaikovski compte plusieurs centaines de productions par an dans le monde.

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Pour une lecture détaillée de la nouvelle et de sa fortune lyrique, le magazine Cercle Pouchkine consacre un dossier developpe a l’oeuvre.

Les adaptations françaises et europeennes au cinema

Le cinema s’est empare de La Dame de Pique des l’époque muette. Plus de trente adaptations cinematographiques sont recensees, depuis le film russe d’Iakov Protazanov (1916), considere comme un chef-d’oeuvre du muet, jusqu’aux versions contemporaines. La version la plus célèbre en langue française reste celle de Fedor Otsep (1937), tournee en France, avec une distribution française et une atmosphère expressionniste qui restitue la nuit petersbourgeoise. Le film britannique de Thorold Dickinson (1949), avec Anton Walbrook et Edith Evans, demeure une référence cinephile.

A la television et au théâtre, la nouvelle continue d’inspirer. Des mises en scene françaises, allemandes, russes et britanniques renouvellent régulièrement la lecture, en deplacant l’époque ou en accentuant tantot l’ironie, tantot le fantastique.

Pourquoi La Dame de Pique reste-t-elle si moderne ?

La nouvelle ne vieillit pas. Elle parle encore parce qu’elle traite, dans une langue d’une concision absolue, trois thèmes intemporels : l’argent comme fantasme de toute-puissance, la passion comme alienation, le doute entre raison et folie. Hermann est l’ancêtre de tous les calculateurs froids ronges par une obsession. La comtesse est le symbole d’un passe qui ne meurt pas. Lisa est la victime collaterale d’une passion qui ne la concerne pas.

Pouchkine, par cette nouvelle, fonde quelque chose : la prose russe moderne. Avant lui, la prose russe n’existe presque pas. Après lui, Gogol, Tourgueniev, Dostoievski, Tolstoi pourront écrire, parce qu’il a montre comment la langue russe pouvait, en cinquante pages, contenir un monde. La fortune musicale de La Dame de Pique est tout aussi remarquable : pour explorer comment l’opéra La Dame de Pique de Tchaïkovski s’est construit à partir du texte de Pouchkine, lire notre entretien avec Igor Rosanov, musicologue.

Conclusion

Lire La Dame de Pique aujourd’hui est l’affaire d’une soiree. La traduction de Markowicz, l’edition de poche GF, la version Pleiade : toutes permettent l’acces. Une fois la lecture faite, on comprend pourquoi Tchaikovski s’en est empare, pourquoi le cinema y revient, pourquoi le fantastique français lui doit autant. C’est un texte fondateur, sobre, terrible, dont l’eclat ne s’est pas terni en pres de deux siècles.

Pour découvrir une autre dimension du genie pouchkinien — la grande tragedie historique écrite huit ans plus tot —, lire notre analyse complète de Boris Godounov, qui prolonge l’exploration des grands sommets de l’oeuvre.