L’Opera national de Lorraine, situe place Stanislas a Nancy, est l’une des grandes scenes lyriques du Grand Est. Le Theatre de la Manufacture, scene nationale, accueille un theatre de creation contemporaine. Ces deux institutions, distinctes mais complementaires, ont chacune leur histoire avec l’oeuvre de Pouchkine. Ce dernier, qui n’a jamais ecrit pour la scene a part Boris Godounov, est pourtant present sur les scenes nancéiennes a travers les operas inspires de ses textes.
Cet article retrace cette presence discrete mais reelle. Il s’attache aux trois oeuvres principales (Eugene Oneguine, La Dame de Pique, Boris Godounov) et aux conditions dans lesquelles elles ont ete representees a Nancy. Pour les dates precises de productions individuelles, on se reportera aux archives de l’Opera national de Lorraine, plus fiables qu’une chronologie reconstituee de memoire.
L’Opera national de Lorraine, scene majeure du Grand Est
L’Opera national de Lorraine est installe dans le batiment de l’ancien Theatre de Nancy, edifie au XVIIIe siecle puis remanie. Il a obtenu le label « national » dans les annees 2000 et collabore avec les principales maisons francaises. Sa programmation comprend chaque saison cinq a sept productions lyriques, completees par des concerts symphoniques et des recitals.
L’opera russe occupe une place reguliere dans cette programmation. Tchaikovski, Moussorgski, Rimski-Korsakov, plus rarement Prokofiev, sont monces au rythme d’une production tous les deux ou trois ans. Cette frequence n’est pas anodine : elle suppose un orchestre prepare aux specificites de l’ecriture russe, des chanteurs capables d’aborder le repertoire slave, un public disponible.
Pour situer ces productions dans leur contexte litteraire et culturel, voir notre dossier visiter Pouchkine a Nancy ainsi que l’introduction a son oeuvre, qui presente les textes adaptes a la scene.
Eugene Oneguine de Tchaikovski : trois mises en scene depuis les annees 1980
Eugene Oneguine, opera en trois actes de Tchaikovski cree en 1879, est probablement l’oeuvre russe la plus jouee dans le monde. Le compositeur l’a adaptee directement du roman en vers de Pouchkine (1825-1832), en se concentrant sur les scenes les plus dramatiques : la lettre de Tatiana, le duel entre Oneguine et Lenski, la rencontre finale a Saint-Petersbourg.

L’Opera de Nancy a programme cette oeuvre plusieurs fois depuis les annees 1980. La production la plus recente, dans les annees 2010, mettait en scene un Oneguine joue par un baryton francais et une Tatiana russe. Les decors evoquaient la campagne russe sans verser dans le pittoresque. Cette tendance epuree caracterise les mises en scene contemporaines : la couleur locale folklorique, encore presente dans les productions des annees 1980, a cede la place a une lecture plus universelle.
L’enjeu de mettre en scene Eugene Oneguine est double. Musicalement, il faut un orchestre capable de la delicatesse impressionniste de Tchaikovski. Theatralement, il faut transmettre l’ironie pouchkinienne sous-jacente : Oneguine n’est pas un heros romantique, c’est un dandy desabuse qui passe a cote de l’amour. Les meilleures productions equilibrent les deux.
La Dame de Pique : adaptations operatiques
La Dame de Pique, opera en trois actes de Tchaikovski cree en 1890, adapte la nouvelle de Pouchkine de 1834. Le livret, ecrit par Modeste Tchaikovski (frere du compositeur), prend des libertes avec le texte original. La fin notamment est differente : a l’opera, Hermann se suicide ; chez Pouchkine, il finit a l’asile.
Cette oeuvre, plus sombre qu’Eugene Oneguine, demande une distribution puissante. Le role d’Hermann, tenor heroique, est l’un des plus exigeants du repertoire russe. La Comtesse, role pour mezzo agee, est confie traditionnellement a une grande chanteuse en fin de carriere. Lisa, Eletsky, Tomski : autour de ces deux figures, l’opera deploie une galerie de portraits saint-petersbourgeois.
A Nancy, La Dame de Pique a ete monce dans les annees 2000, dans une production qui jouait sur les ambiances nocturnes et les eclairages froids. La scenographie evoquait Saint-Petersbourg sans la reconstituer : un escalier, des miroirs, quelques tables de jeu. Cette epure scenographique, qui caracterise une grande partie des productions europeennes contemporaines, met l’accent sur la psychologie des personnages plutot que sur la couleur locale.

Pour comprendre la nouvelle de Pouchkine au-dela de l’opera, voir notre resume et analyse de La Dame de Pique, qui detaille les differences entre le texte original et le livret operatique.
Boris Godounov : un Moussorgski rare a Nancy
Boris Godounov, drame musical de Modeste Moussorgski cree en 1869 (puis revise en 1872), est l’autre grand opera tire d’un texte de Pouchkine. Le drame en vers de Pouchkine (1825) est inspire de Shakespeare et raconte la prise du pouvoir par Boris Godounov a la fin du XVIe siecle, suivie de la chute du regne sous le poids de la culpabilite.
Cet opera est plus rare a programmer pour plusieurs raisons. La distribution exige une basse profonde pour Boris (role parmi les plus difficiles du repertoire russe), un choeur enorme (le peuple est presque un personnage central), une mise en scene capable de gerer plusieurs tableaux differents. Les couts de production sont eleves, et la duree (entre trois et quatre heures selon la version) demande un public engage.
A Nancy, Boris Godounov a ete monte de facon plus episodique, parfois en coproduction avec d’autres maisons. La derniere grande production dans la region remontait, de memoire, aux annees 2010 ou debut 2020. La presence d’un baryton-basse de niveau international est la condition prealable a toute reprise.
Le Theatre de la Manufacture et la prose russe
Le Theatre de la Manufacture, scene nationale installee dans les anciens batiments des Manufactures des Tabacs, programme du theatre contemporain et patrimonial. Sa relation avec la litterature russe est plus large que celle de l’opera. Tchekhov est regulierement monte (La Cerisaie, Les Trois Soeurs, Oncle Vania), Gogol parfois (Le Revizor), Dostoievski occasionnellement.

Pouchkine y est plus rare, parce que sa prose, plus concise, se prete moins aux adaptations theatrales que les pieces de Tchekhov. Boris Godounov, son seul drame, est exigeant a monter (vingt-trois tableaux, une centaine de personnages). Quelques compagnies independantes ont propose des lectures-spectacles de La Dame de Pique ou des Recits de Belkine, mais ces formats restent confidentiels.
Cette discretion ne signifie pas absence : Pouchkine vit a Nancy par d’autres canaux que la scene, notamment a travers les conferences universitaires, les expositions, et les programmations de la Bibliotheque municipale.
Que voir aujourd’hui : programmation et conseils pratiques
Pour suivre les programmations a venir, le mieux est de consulter le site de l’Opera national de Lorraine et celui du Theatre de la Manufacture. Les saisons sont annoncees en juin pour l’annee suivante. Les productions d’opera russe se reservent vite, surtout pour les grands titres comme Eugene Oneguine ou La Dame de Pique.
Quelques conseils pour aborder ces oeuvres :
- Lire ou relire le texte de Pouchkine en traduction avant la representation. Les editions Folio (Gallimard) et GF (Garnier-Flammarion) sont accessibles. Pour Eugene Oneguine, la traduction d’Andre Markowicz est la reference contemporaine.
- Se procurer un livret bilingue russe-francais pour suivre l’opera en details. L’Avant-Scene Opera consacre un numero a chaque grande oeuvre.
- Arriver tot pour profiter du lever de rideau et des conferences d’introduction parfois proposees une heure avant la representation.
- Pour les representations d’opera russe, prevoir trois heures minimum (entracte compris). Boris Godounov peut atteindre quatre heures.
Pour explorer plus largement la presence russe dans la culture lorraine, voir le magazine national consacre a Pouchkine, partenaire editorial de Pouchkine Nancy.
La scene reste l’un des meilleurs lieux pour rencontrer Pouchkine aujourd’hui. La musique de Tchaikovski et de Moussorgski donne aux textes une dimension supplementaire, parfois discutable (les coupures du livret simplifient toujours), mais souvent emouvante. Entre l’Opera de la place Stanislas et le Theatre de la Manufacture, Nancy offre, a quelques annees d’intervalle, l’occasion de redecouvrir un poete dont l’oeuvre, deux siecles apres, continue d’inspirer les plus grandes salles europeennes.