Nancy est officiellement jumelée avec une ville russe depuis 2017, un fait peu connu même des lecteurs attentifs à la présence russe en Lorraine. Le 27 octobre de cette année-là, Laurent Hénart, maire de Nancy, et Evgueni Pervychov, maire de Krasnodar, signent une charte de jumelage entre les deux villes. La coopération s’inscrit dans un cadre tripartite avec Karlsruhe, en Allemagne, qui entretient elle-même des liens anciens avec chacune des deux autres villes. Sept ans plus tard, dans un contexte géopolitique radicalement transformé par la guerre en Ukraine, ce jumelage pose une question simple et rarement posée frontalement : que devient un lien institutionnel franco-russe quand le contexte diplomatique qui l’a rendu possible disparaît ?

Un triangle Nancy-Karlsruhe-Krasnodar plutôt qu’un jumelage isolé

Le jumelage de 2017 ne naît pas d’une initiative isolée entre Nancy et une ville russe choisie au hasard, mais s’inscrit dans un héritage bien plus vaste de personnalités russes qui ont marqué Nancy au fil des décennies. Il formalise ici un triangle préexistant : Karlsruhe, ville allemande du Bade-Wurtemberg, est jumelée avec Nancy depuis 1955, l’un des plus anciens jumelages de la ville lorraine. Karlsruhe entretenait par ailleurs, à la date de la signature, un partenariat avec Krasnodar depuis environ vingt-cinq ans, ce qui situe l’origine de ce lien russe autour du début des années 1990, dans la période d’ouverture qui suit la dissolution de l’URSS.

La charte de 2017 relie donc formellement les trois villes plutôt que de créer un lien binaire inédit. Cette architecture tripartite change la nature de l’événement : il ne s’agit pas d’un rapprochement franco-russe spontané né d’une décision municipale isolée, mais de l’aboutissement d’un réseau de coopération européenne déjà ancien, dans lequel la Russie occupait, avant 2022, une place considérée comme normale.

Krasnodar, une métropole du sud russe méconnue en France

Krasnodar reste largement inconnue du grand public français, à la différence de Moscou ou Saint-Pétersbourg qui structurent l’essentiel des représentations françaises de la Russie. La ville est pourtant loin d’être marginale à l’échelle russe : capitale du kraï de Krasnodar, elle comptait environ 1,15 million d’habitants en 2025, avec une agglomération dépassant 1,25 million. Située sur la rivière Kouban, dans le sud du pays, à proximité relative de la mer Noire et du Caucase, elle fonctionne comme le centre économique de toute la région.

L’économie locale s’est largement tertiarisée : les services et la consommation dominent, aux côtés d’un socle industriel plus traditionnel — agroalimentaire, énergie, construction mécanique, chimie. La ville héberge plusieurs universités, dont l’université d’État du Kouban, l’université agricole du Kouban et l’académie médicale d’État du Kouban, un paysage universitaire qui aurait pu, sur le papier, nourrir de vrais échanges étudiants avec l’Université de Lorraine — un des domaines de coopération explicitement annoncés en 2017.

Skyline de tours contemporaines le long d'un quai aménagé dans une grande ville du sud de la Russie
Krasnodar aujourd'hui : une métropole régionale en pleine expansion urbaine, méconnue du grand public français.

Ce que prévoyait la charte de 2017

Les annonces contemporaines à la signature évoquaient une coopération large : domaines économique, universitaire, sanitaire, culturel et jeunesse. Ce type de charte de jumelage, courant dans les relations internationales des villes françaises, fonctionne le plus souvent comme un cadre permissif plutôt que comme un programme d’actions détaillé et contraignant — il ouvre la possibilité d’échanges scolaires, de visites officielles, de partenariats universitaires ponctuels ou de collaborations culturelles, sans garantir leur mise en œuvre systématique.

ÉlémentDétail
Date de signature27 octobre 2017
SignatairesLaurent Hénart (Nancy), Evgueni Pervychov (Krasnodar)
CadreAccord tripartite avec Karlsruhe (Allemagne)
Ancienneté du lien Nancy-KarlsruheDepuis 1955
Ancienneté du lien Karlsruhe-Krasnodar en 2017Environ 25 ans
Domaines annoncésÉconomie, université, santé, culture, jeunesse
Population de Krasnodar (2025)Environ 1,15 million d’habitants

Aucune source publique consultée ne permet de dresser un bilan chiffré et détaillé de l’activité réelle de ce jumelage entre 2017 et 2022 : nombre d’échanges scolaires organisés, visites officielles effectuées, partenariats universitaires réellement conclus. Cette absence de bilan public documenté n’est pas propre à ce jumelage — elle caractérise une grande partie des jumelages municipaux français, dont l’activité réelle dépend largement de l’engagement associatif local plus que d’un programme institutionnel visible.

Le tournant de 2022 et la question du gel

L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a placé l’ensemble des jumelages franco-russes dans une situation ambiguë. Aucune source consultée ne documente de gel général, officiel et coordonné à l’échelle nationale des jumelages français avec des villes russes — la décision, quand elle a lieu, relève de chaque collectivité, à la différence des huit siècles d’échanges culturels entre la Lorraine et la Russie qui échappent, eux, à toute logique de rupture institutionnelle ponctuelle. Pour Nancy et Krasnodar spécifiquement, aucun document public ne confirme une dénonciation formelle de la charte de 2017 : Krasnodar continue d’apparaître dans des listes de jumelages de la ville publiées après 2022.

Ce silence documentaire ne doit pas être confondu avec une continuité active. Il traduit plutôt une zone grise fréquente en diplomatie municipale : un jumelage peut rester juridiquement en vigueur tout en étant de facto mis en sommeil, sans communication officielle sur son statut, ni annulation ni relance visible.

La grille dorée et l'architecture classique de la Place Stanislas à Nancy, éclairées par la lumière dorée du soir
La Place Stanislas, cœur patrimonial de Nancy, où se signent traditionnellement les grandes chartes internationales de la ville.

Un fait vient éclairer, par contraste, la réorientation diplomatique de Nancy depuis 2022 : la ville a officialisé, le 9 décembre 2023, un nouveau jumelage avec Vinnytsia, ville ukrainienne. Cette signature, intervenue moins de deux ans après le début de l’invasion russe, s’inscrit dans un mouvement plus large de solidarité municipale française envers l’Ukraine, documenté également par les nouvelles noces d’or que Nancy a célébrées la même période avec sa ville jumelle japonaise de Kanazawa — signe que la politique internationale de la ville reste active sur d’autres fronts, indépendamment du dossier russe.

Ce que révèle la géographie des jumelages russes en France

Le cas nancéien ne relève pas d’une exception isolée. Plusieurs villes françaises ont noué, entre le début des années 1990 et la fin des années 2010, des jumelages avec des villes russes, dans un mouvement d’ouverture qui suit la fin de l’URSS et se poursuit jusqu’à la dégradation des relations diplomatiques amorcée en 2014 avec l’annexion de la Crimée, puis rompue plus brutalement en 2022. Ces jumelages se concentrent souvent sur des villes moyennes russes plutôt que sur les deux métropoles les plus connues en France, Moscou et Saint-Pétersbourg, déjà largement jumelées avec Paris et d’autres capitales occidentales de premier rang. Krasnodar, avec son profil de grande ville régionale dynamique mais peu médiatisée en France, correspond bien à ce schéma : un partenaire russe suffisamment substantiel pour justifier une coopération réelle, sans concurrencer les jumelages prestigieux déjà noués par les plus grandes villes françaises.

Ce choix n’est pas propre à Nancy. Karlsruhe, à l’origine du triangle de 2017, avait elle-même noué son lien avec Krasnodar dès le début des années 1990, dans une logique de coopération décentralisée alors activement encouragée par les pouvoirs publics français et allemands comme outil de rapprochement post-soviétique. Nancy, en rejoignant ce dispositif en 2017, s’inscrit donc dans la continuité d’une politique de jumelage plus ancienne que sa propre décision, portée d’abord par sa ville jumelle allemande avant d’être étendue formellement à la capitale lorraine.

Le rôle des jumelages municipaux dans les relations franco-russes

Les jumelages municipaux occupent, dans l’architecture des relations franco-russes, une place différente de la diplomatie d’État. Ils relèvent de ce que les spécialistes des relations internationales appellent la coopération décentralisée : des liens noués directement entre collectivités locales, sans passer par les canaux diplomatiques officiels, mais dans un cadre suivi par des réseaux nationaux comme l’Association française du Conseil des communes et régions d’Europe, qui recense et accompagne ces partenariats. Cette architecture donne aux villes une capacité d’action et de communication propre, indépendante des tensions diplomatiques entre États, ce qui explique pourquoi un jumelage municipal peut techniquement subsister même quand les relations entre gouvernements se dégradent fortement.

Cette autonomie relative a un revers : sans obligation de bilan public régulier ni de reporting central, l’activité réelle d’un jumelage comme celui de Nancy et Krasnodar reste largement opaque pour le citoyen ordinaire, qui doit se contenter des annonces de signature et de la présence, ou de l’absence, du nom de la ville partenaire dans les listes officielles ultérieures. C’est précisément cette opacité documentaire qui rend le cas Nancy-Krasnodar difficile à trancher : ni confirmé comme rompu, ni démontré comme pleinement actif, il illustre la zone grise dans laquelle se trouvent aujourd’hui la plupart des jumelages franco-russes non formellement dénoncés depuis 2022. Le contraste est frappant avec la présence russe bien plus tangible et continue au quotidien à Nancy, incarnée notamment par l’église orthodoxe Saint-Saulve, dont l’activité liturgique n’a jamais dépendu, elle, d’une charte municipale ou d’un contexte diplomatique national.

Deux jumelages, une même ville, deux régimes de visibilité

La comparaison entre le jumelage russe et le nouveau jumelage ukrainien de Nancy est instructive sur la façon dont une ville gère des relations internationales devenues politiquement sensibles :

Cette asymétrie de traitement — silence pour l’un, visibilité pour l’autre — n’est ni surprenante ni propre à Nancy : elle reflète la prudence diplomatique attendue de toute collectivité française vis-à-vis d’un partenaire russe depuis 2022, sans qu’il soit nécessaire de rompre formellement un accord ancien pour marquer, dans les faits, une distance politique.

Ce jumelage institutionnel, aussi discret soit-il aujourd’hui, fait écho, à une échelle très différente, à la présence continue de la diaspora russe en Lorraine, où les liens entre les deux pays se nouent davantage à l’échelle associative et familiale qu’au niveau des chartes signées par les maires.

Sources