Le 8 février 1837, vers seize heures trente, sous une lumière d’hiver finissante, deux hommes s’avancent l’un vers l’autre dans une clairiere enneigee, a huit kilometres au nord de Saint-Petersbourg. L’un d’eux, le plus grand poète russe vivant, va recevoir une balle dans l’abdomen. Il agonisera pendant quarante-six heures. Sa mort, le 10 février, declenchera l’un des plus grands deuils nationaux du XIXe siècle russe et privera la littérature mondiale d’un genie a son sommet creatif. Cet article reconstitue heure par heure les événements des semaines qui menent au duel, le duel lui-même, et l’agonie qui suivit. Pour le portrait général du poète, voir notre fiche sur Alexandre Pouchkine.
Les semaines qui precedent : lettre anonyme et provocations
Tout commence le 4 novembre 1836. Pouchkine recoit a son domicile une lettre anonyme, redigee en français sur du papier officiel imite, le designant comme coadjuteur de l’ordre des cocus. Sept de ses amis recoivent simultanement une copie. La cible est claire : la cour assidue que fait depuis des mois Georges d’Anthes a Natalia Gontcharova, l’épouse du poète. Pouchkine, fou de rage, attribue la lettre a Jacob van Heeckeren, ambassadeur de Hollande et pere adoptif de d’Anthes. Il envoie immédiatement un cartel.
Une trêve est negociee par les amis du poète et par Heeckeren. D’Anthes accepte d’épouser Catherine Gontcharova, soeur aînée de Natalia, manoeuvre destinee a faire taire les rumeurs : il devient ainsi le beau-frere de Pouchkine. Le mariage est célèbre le 22 janvier 1837. Mais d’Anthes, a peine marie, recommence a poursuivre Natalia en public, lors des bals de la cour. La provocation est insupportable. Le 26 janvier 1837, Pouchkine envoie a Heeckeren une lettre d’insulte d’une violence inouie qui rend le duel inévitable.
La lettre, conservée dans les archives, contient des phrases que l’honneur du temps ne pouvait laisser sans réponse. Elle accuse Heeckeren d’avoir, par lachete, marie son fils adoptif a une jeune fille qu’il n’aimait pas, dans le seul but de continuer a frequenter Natalia. Le matin du 27 janvier (8 février gregorien), d’Anthes envoie son cartel par l’intermediaire du vicomte d’Archiac, attache a l’ambassade de France. Pouchkine accepte aussitot.
Les temoins du duel
Selon le code du duel en vigueur en Russie, chaque partie devait designer un temoin (secondant) charge de regler les conditions et de garantir le respect des regles. D’Anthes choisit le vicomte d’Archiac, jeune diplomate français, lointain parent du marquis de Saint-Simon. Pouchkine, lui, eut plus de mal a trouver un second : la loi russe punissait severement le duel, et tout temoin risquait la cour martiale. Après avoir essuye plusieurs refus, il obtient le concours de son ami d’enfance Constantin Danzas, lieutenant-colonel d’ingenierie, qui accepte par fidélité.

Les conditions sont fixees rapidement, dans la matinee : pistolets a un coup, distance de vingt pas, marche de cinq pas en avant pour chacun avant le tir, ce qui ramene la distance finale a dix pas - environ sept metres. Aucune autre regle de prudence : pas de medecin obligatoire, pas de delai entre les coups. Le lieu choisi est une clairiere au bord de la Tchernaia Retchka, a la lisiere du parc Soumarokov-Elston, deserte en hiver. L’heure : seize heures trente, juste avant le coucher du soleil pour ne pas eveiller l’attention.
8 février 1837, 16h30 : sur la neige de la Tchernaia Retchka
Pouchkine quitte son domicile peu après quinze heures. Il dejeune dans un cafe de la perspective Nevski, en compagnie de Danzas, sans rien laisser paraitre. Le traineau les emmene par les avenues nord, traverse la riviere Neva sur le pont gele, et atteint la clairiere vers seize heures vingt. D’Anthes et d’Archiac sont déjà la, debout dans la neige qui leur arrive a mi-jambe. Il fait moins quinze degres. La lumière baisse rapidement.
Les temoins tracent dans la neige une piste de marche, en piétinant un sentier de quelques metres. Les manteaux pesants sont deposes. Les pistolets, fournis par d’Archiac, sont charges sous le regard des deux camps. Aucun mot n’est echange entre les duellistes. A seize heures trente exactement, le signal est donne. Les deux hommes commencent a marcher l’un vers l’autre.
D’Anthes tire le premier, avant d’atteindre la barriere de marche. La balle traverse Pouchkine au niveau du bas de l’abdomen, brise l’os iliaque, et se loge dans le bassin. Le poète s’effondre dans la neige. Mais il a encore la force de demander : attendez, j’ai assez de force pour tirer mon coup. Il se redresse sur un coude, vise, fait feu. La balle frappe d’Anthes a la poitrine, mais elle est deviee par un bouton metallique de son uniforme. Il n’est que blesse au bras.
La blessure et le retour a Saint-Petersbourg
Pouchkine s’evanouit. Danzas et d’Archiac le portent sur le traineau. La descente vers la ville prend pres de deux heures sur les routes glacees. Le poète reprend conscience par moments, demande s’il a tue d’Anthes, exprime de la satisfaction quand on lui répond qu’il l’a touche, sans savoir encore que la blessure de son adversaire est superficielle. Il ne se plaint pas. Il a des hemorragies internes massives.

Vers dix-huit heures trente, le traineau s’arrete devant l’appartement loue par les Pouchkine au numero 12 du quai de la Moika. Danzas court chercher un medecin. Le premier accouru est le professeur Wilhelm Arendt, medecin du tsar, qui examine la blessure et prononce, a voix basse, le verdict : plaie mortelle. La balle a perfore les viscères et brise le bassin. Aucune intervention chirurgicale n’est possible avec les moyens de 1837. Il ne reste qu’a calmer la douleur et a attendre.
Natalia Gontcharova, qui n’avait pas ete prevenue du duel, croise le brancard dans le vestibule. Elle s’effondre. Pouchkine demande qu’on la fasse sortir : elle ne doit pas voir ca. Il refuse de la voir blamer. Toute la nuit, il alterne entre conscience et delire, demande de l’eau de rose pour se rincer les levres, fait appeler ses amis les plus proches : Vassili Joukovski, Petr Viazemski, le docteur Vladimir Dahl - qui restera a son chevet jusqu’a la fin et publiera plus tard le seul recit medical complet de l’agonie.
Deux jours d’agonie : visites, sacrements, dernières paroles
Le 9 février au matin, Pouchkine est lucide. Il sait qu’il va mourir. Il demande la confession et la communion. Le prêtre de l’église Saint-Conon vient lui administrer les derniers sacrements. Pouchkine pardonne formellement a d’Anthes - geste exige par l’Église orthodoxe. Il écrit une lettre au tsar Nicolas I pour solliciter, en sa faveur et celle de sa famille, la clemence imperiale. Le tsar repondra par un billet manuscrit promettant la prise en charge financière de la veuve et des orphelins.
Tout au long de la journee, l’appartement se remplit. Une foule silencieuse stationne sur le quai de la Moika, attendant des nouvelles. Le poète recoit la visite de ses enfants : Maria, quatre ans, Alexandre, trois ans, Grigori, un an, Natalia, huit mois. Il les benit l’un après l’autre. A sa femme, il dit : tu n’es coupable de rien. A Joukovski, il fait promettre de veiller sur Natalia et sur les enfants.
La douleur s’intensifie pendant la nuit du 9 au 10 février. Le docteur Dahl administre de l’opium en doses croissantes. Pouchkine reste etonnamment calme. Vers midi le 10 février, il se tourne vers les rayonnages de sa bibliotheque qu’il aperçoit depuis son lit, sourit faiblement, et murmure : adieu, mes amis. Selon Dahl, il s’agissait d’un adieu adresse aux livres autant qu’aux personnes. Pour le contexte plus large de cette époque, consulter notre chronologie de Pouchkine et de Nancy.

La mort, le 10 février 1837
Vers quatorze heures quarante-cinq, le 10 février 1837, Alexandre Pouchkine cesse de respirer. Il avait trente-sept ans. Le docteur Dahl ferme les yeux du poète et arrete sa montre, qui sera conservée comme relique au musee Pouchkine de Saint-Petersbourg. Joukovski sort sur le balcon et annonce la nouvelle a la foule, qui se découvre en silence. Dans les heures qui suivent, plusieurs milliers de personnes defilent devant le cercueil ouvert. Le journaliste Krayevsky publie un faire-part bref qui restera célèbre : le soleil de notre poésie s’est couche.
Pour la chronique heure par heure du duel reconstituee a partir des temoignages, voir la chronique du duel heure par heure publiée sur Cercle Pouchkine.
Les funerailles incognito et l’enterrement a Sviatogorsk
Le tsar Nicolas I, alarme par l’ampleur du recueillement populaire, decide d’organiser les obseques en secret. La cérémonie initialement prevue a la cathedrale Saint-Isaac, l’une des plus grandes de la capitale, est deplacee in extremis a la modeste église des Ecuries imperiales, le 13 février. Seuls quelques amis et parents proches sont autorises a y assister. Aucun discours public n’est permis.
Le soir même, le cercueil est embarque dans un traineau, sans escorte officielle, et part en pleine nuit pour Pskov, a quatre cents kilometres au sud. Le voyage dure plusieurs jours dans le froid hivernal. L’inhumation a lieu le 18 février 1837 au monastere Sviatogorsk, pres du domaine familial de Mikhailovskoie, ou Pouchkine avait passe deux années d’exil en 1824-1826. Sa mere y est déjà enterrée. Un simple monument funeraire de marbre blanc est élève quelques années plus tard, sur lequel est gravee une croix orthodoxe et la mention de son nom, de ses dates et de son rang.
Conclusion
Le duel du 8 février 1837 ne fut pas une tragedie evitable de dernière minute. Il etait l’aboutissement de mois de manoeuvres, de rumeurs, de pressions sociales et de fragilites psychologiques accumulees. Pouchkine, cernE par les dettes, blesse dans son honneur, harcele par le pouvoir et trahi par une cour qui ne l’aimait pas, choisit le code du duel comme seule issue. Il y perdit la vie, mais il y gagna - involontairement - une posthumite immediate qui transforma sa figure en symbole national. Deux siècles plus tard, le quai de la Moika ou il agonisa est devenu un musee, la Tchernaia Retchka un lieu de pelerinage, et la phrase de Krayevsky - le soleil de notre poésie s’est couche - reste l’une des plus citees de la langue russe.
Pour comprendre pourquoi cette mort spectaculaire a fini par eclipser parfois l’oeuvre dans le regard francophone — et pourquoi il faut depasser la fascination du duel pour entrer vraiment dans Pouchkine —, voir notre entretien avec la slaviste Helene Dvoretsky sur la reception française du poète national russe. Dans les salons de la Russie imperiale que Pouchkine frequentait, le samovar occupait une place centrale dans les rituels de l’hospitalite : l’art du samovar dans la culture russe retrace cette tradition qui donnait le rythme aux soirees litteraires de l’époque.