Elle a dix-huit ans quand elle épouse Pouchkine. Vingt-quatre quand elle devient veuve. Mere de quatre enfants en moins de cinq ans. Courtisee dans toute la cour de Saint-Petersbourg, soupçonnée, défendue, accusée, réhabilitée tour a tour par les biographes. Natalia Nikolaievna Gontcharova reste l’une des figures les plus disputées de l’histoire litteraire russe. On la dit muse, on la dit responsable, on la dit insouciante, on la dit victime. Cet article reprend les faits, les sources et les debats pour dresser un portrait nuance de la femme qui partagea les six dernières années de la vie d’Alexandre Pouchkine.

Une enfance dans une famille appauvrie

Natalia naît le 27 aout 1812 a Karian, dans le gouvernement de Tambov, ou sa famille a fui l’invasion napoléonienne. Elle est la quatrieme enfant de Nikolai Afanassievitch Gontcharov et de Natalia Ivanovna nee Zagriajskaia. La famille Gontcharov, jadis l’une des plus riches de Russie grace a sa manufacture de papier de Polotniani Zavod, est en pleine décadence financière depuis le debut du XIXe siècle. Le pere souffre de troubles psychiques qui le rendent incapable de gérer le patrimoine. La mere, autoritaire et amère, élève seule six enfants dans une atmosphère d’austérité contrainte.

Natalia grandit entre Polotniani Zavod, propriété familiale du gouvernement de Kalouga, et Moscou, ou la famille passe les hivers. Elle recoit l’education classique des jeunes aristocrates russes : français, allemand, danse, musique, broderie, equitation. Sa beauté precoce frappe tous les visiteurs. Une de ses tantes écrit en 1828 : cette enfant est d’une perfection physique presque genante. A seize ans, on la sort dans les bals moscovites. C’est dans l’un d’eux qu’elle rencontre Pouchkine.

La rencontre avec Pouchkine (1828)

L’épisode est connu. En décembre 1828, Pouchkine assiste au bal du maître de danse Iogel, donne dans un palais de la rue Tverskaia. Il a vingt-neuf ans, il est déjà le plus célèbre poète de Russie, mais il sort de plusieurs echecs sentimentaux. Au milieu de la salle, il aperçoit une jeune fille en robe blanche qui ne parle a personne et baisse les yeux. Il demande son nom : Natalia Gontcharova. Il sera, selon ses propres mots, foudroyé. Le coup de foudre est unilatéral. Natalia n’a pas seize ans. Elle ne sait pas qui est Pouchkine. Sa mere se méfie de cet écrivain au passe sentimental tumultueux et aux finances incertaines.

Pouchkine fait sa demande au printemps 1829. Réponse évasive : trop jeune, dit la mere. Pouchkine repart pour le Caucase, écrit, s’occupe ailleurs. Il insiste a l’automne 1830. Cette fois, la réponse est positive sous condition : il devra constituer une dot pour Natalia, car la famille n’en a pas les moyens. Pouchkine s’endette aupres de son pere et hypothèque l’un de ses domaines. Le mariage est fixe au 18 février 1831 a l’église de l’Ascension a Moscou.

Le mariage et les années de bonheur (1831-1834)

Les premiers mois sont heureux. Le couple s’installe d’abord a Tsarskoie Selo, residence imperiale d’ete proche de Saint-Petersbourg, puis dans la capitale même. Pouchkine écrit a un ami : je suis marie - et heureux ; mon seul desir est que rien ne change dans ma vie. Natalia tient sa maison, recoit, accompagne son mari aux soirees. Elle parle peu mais sa beauté fascine. Le tsar Nicolas I lui-même la remarque et impose a Pouchkine un titre de chambellan inferieur, le kammerjunker, simplement pour pouvoir l’inviter aux bals de la cour.

natalia gontcharova muse — illustration 1

Quatre enfants naissent en cinq ans : Maria en 1832, Alexandre en 1833, Grigori en 1835, Natalia en 1836. Les grossesses successives epuisent la jeune femme. Pouchkine, qui écrit alors ses chefs-d’oeuvre tardifs - La Dame de Pique, La Fille du Capitaine, Le Cavalier de Bronze - reclame du calme, de l’argent, du temps. Il n’a ni l’un, ni l’autre. Les depenses de cour, les robes, les bals, l’entretien de quatre enfants et de plusieurs domestiques creusent une dette qui ne sera jamais comblee. Pour découvrir d’autres facettes de cette période, parcourez notre selection de textes de Pouchkine a découvrir.

La vie a la cour de Saint-Petersbourg

A partir de 1834, Natalia devient l’une des femmes les plus en vue de la cour. Le tsar Nicolas I, connu pour ses conquetes, lui accorde une attention marquee. Aucune source serieuse n’établit qu’il en ait fait sa maitresse, mais les rumeurs circulent. Pouchkine en souffre. Il écrit a sa femme, restee a Moscou avec les enfants : ne danse pas trop avec un seul cavalier, ne te livre pas a des coquetteries qui me feraient crever de jalousie. Natalia répond : tu es injuste, je ne fais que ce que tout le monde fait.

Cette frequentation forcee de la cour est le piège dans lequel le couple s’enfonce lentement. Pouchkine deteste les cérémonies, deteste sa charge de chambellan inferieur (qu’il considere comme une humiliation), deteste avoir a porter l’uniforme. Mais Natalia y est convoquee. Elle aime danser, elle aime être admiree, elle aime que sa beauté soit reconnue. Elle a vingt-trois ans. Rien dans son education ne l’a preparee a cette tension entre devoir mondain et devoir conjugal.

L’affaire d’Anthes : rumeurs, lettres, duel

Tout bascule en 1835 avec l’arrivée a Saint-Petersbourg du baron Georges-Charles d’Anthes, jeune officier français entre au service russe par recommandation de l’ambassadeur de Hollande, Jacob van Heeckeren, qui l’a adopte. D’Anthes est beau, mondain, sans scrupule. Il fait ouvertement la cour a Natalia. Les bals deviennent des champs de tension. La haute société murmure. En novembre 1836, Pouchkine recoit une lettre anonyme le designant comme coadjuteur de l’ordre des cocus. La provocation est evidente.

Pouchkine envoie un cartel a d’Anthes. L’affaire est suspendue par un mariage de circonstance : d’Anthes épouse en janvier 1837 Catherine, la soeur aînée de Natalia. Le scandale semble apaisé. Mais d’Anthes continue de courtiser Natalia en public, sous le regard de Pouchkine. Le 26 janvier 1837, Pouchkine envoie a Heeckeren une lettre d’insulte ouverte qui rend le duel inévitable. Il aura lieu le 8 février au bord de la Tchernaia Retchka. Pour le recit détaillé, consultez notre chronique du duel et de la mort de Pouchkine.

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Natalia ne savait rien. Elle apprend la blessure quand son mari est rapporte mourant a leur appartement. Elle s’effondre. Pendant les deux jours d’agonie, elle reste a son chevet, lui demande pardon. Pouchkine, selon les temoins, lui répond : tu n’es coupable de rien.

Après la mort de Pouchkine : un veuvage discret puis un remariage

A vingt-quatre ans, veuve avec quatre enfants en bas âge, Natalia quitte Saint-Petersbourg sur ordre du tsar. Elle se retire a Polotniani Zavod, propriété familiale, ou elle vivra sept ans dans un quasi-isolement. Elle élève les enfants, gere le domaine, refuse toute vie mondaine. Le tsar lui verse une pension et fait publier les oeuvres complètes de Pouchkine au profit de ses heritiers - geste qui sauve la famille de la ruine.

En 1844, sept ans après la mort de son mari, Natalia épouse en secondes noces le général Petr Lanskoy, officier loyaliste sans fortune mais aux qualités humaines reconnues. Elle aura avec lui trois autres enfants. Le second mariage est paisible. Elle meurt le 26 novembre 1863, a cinquante-et-un ans, des suites d’une pneumonie contractée lors d’une visite a sa fille. Elle est enterrée au cimetière du couvent Alexandre-Nevski a Saint-Petersbourg.

La rehabilitation par les biographes du XXe siècle

Pendant un siècle, Natalia a porte le poids du drame. Les contemporains la jugerent severement. Anna Akhmatova, poetesse du XXe siècle et grande lectrice de Pouchkine, l’accusa publiquement d’avoir ete vide, futile, indigne. Cette image dominera la culture sovietique jusque dans les années 1980.

Mais les recherches contemporaines, notamment celles de la chercheuse Larissa Tcherkachina, ont nuance le tableau. Les centaines de lettres conservées, l’examen attentif des comptes du couple, les mémoires des contemporains relus sans parti pris, dessinent une autre figure : celle d’une jeune femme dont la beauté extraordinaire fut autant un atout qu’un piège, et qui assuma jusqu’au bout son role de mere et de gardienne de la mémoire de son mari. Aucune lettre, aucun temoignage, aucun document n’établit une trahison amoureuse. Le drame de 1837 doit être cherche ailleurs : dans la pression de la cour, dans la fragilité financière du couple, dans le caractere ombrageux de Pouchkine, et dans l’arrivée d’un homme - d’Anthes - dont le cynisme social alluma une mécanique d’honneur dont nul ne pouvait plus sortir.

Conclusion

Natalia Gontcharova ne fut ni la sainte des hagiographes, ni la coupable des procès a charge. Elle fut une jeune femme du XIXe siècle russe, mariée tot, mere tot, veuve tot, qui dut affronter sans armes une société brutale et un destin qui la dépassait. Sa beauté, qui fascina toute une cour et inspira a Pouchkine quelques-uns de ses plus beaux poèmes amoureux, fut aussi le mécanisme qui le perdit. Deux siècles plus tard, elle reste indissociable de l’oeuvre du poète - et la lecture de leurs lettres, conservées et publiées intégralement, demeure l’une des plus belles correspondances amoureuses de la littérature russe.