Longtemps réduite au cliché de la « belle image » coloriée, l’imagerie d’Épinal est en réalité une fabrique de mémoire : pendant plus d’un siècle, l’imprimerie Pellerin a raconté à des millions de Français l’histoire du monde, y compris celle de la Russie. De la guerre de Crimée aux fêtes de l’alliance franco-russe, les estampes vosgiennes ont fait de l’empire des tsars un voisin familier, tantôt ennemi à défier, tantôt allié à fêter. C’est ce chapitre méconnu — et profondément lorrain — de l’histoire franco-russe que ce guide retrace, des planches conservées au Musée de l’Image aux collections nationales.

De Pellerin à l’imagerie d’Épinal : une fabrique vosgienne de l’image depuis 1796

Tout commence en 1796, quand l’imprimeur vosgien Jean-Charles Pellerin fonde à Épinal une imprimerie qui révolutionne l’image populaire : des gravures sur bois, puis lithographies, tirées en grand nombre et coloriées au pochoir, vendues par des colporteurs dans toute la France et au-delà. D’abord consacrées aux contes, aux scènes de métiers et aux sujets religieux, ces planches deviennent au XIXe siècle le premier média de masse du pays : chaque événement national s’y donne à voir, du couronnement des empereurs aux batailles.

L’imagerie a cette particularité qu’elle se veut fidèle au fait divers autant que spectaculaire. Quand la France se bat, les images se battent avec elle ; quand elle s’allie, elles célèbrent l’allié. C’est exactement ce qui se passe avec la Russie, dont le visage dans l’imagerie épinalaise bascule radicalement entre 1854 et 1891 — de l’ennemi de Crimée à l’ami de l’escadre. Ce renversement complet en une génération fait de l’Épinal russe un miroir précieux de la politique populaire française, dans une Lorraine frontalière où chaque bascule diplomatique résonnait particulièrement fort.

Quelques repères pour situer cette histoire :

La Russie ennemie : l’imagerie de la guerre de Crimée

Avant d’être l’amie de la République, la Russie est l’adversaire de l’Empire. La guerre de Crimée, qui oppose de 1853 à 1856 la Russie à une coalition réunissant la France, le Royaume-Uni et l’Empire ottoman, est le premier grand conflit européen « en images » : siège de Sébastopol, bataille de l’Alma, charge de Balaklava, héros comme le maréchal Pélissier ou le général Bosquet deviennent des sujets d’estampes que les colporteurs vendent jusque dans les villages vosgiens.

L’imagerie d’Épinal fait alors ce qu’elle sait faire de mieux : transformer la guerre en récit lisible, avec ses généraux, ses drapeaux et ses villes héroïques. Comme le souligne l’historien Alexandre Sumpf dans une étude consacrée aux images de guerre d’Épinal, cette imagerie n’est pas un simple divertissement : elle construit une culture patriotique partagée, planche après planche, salon après salon. La Russie y apparaît sous les traits du camp adverse — et la mémoire collective française gardera longtemps de Crimée le goût d’une victoire gagnée face à elle.

Ce passé de conflit est précisément ce qui rend la suite de l’histoire si remarquable : la même fabrique d’images, dans le même pays, se mettra moins de quarante ans plus tard à imprimer des portraits d’empereur russe à destination des mêmes foyers.

1891-1914 : la série « Alliance franco-russe » de l’imprimerie Pellerin

Le revirement vient de la diplomatie. Après la défaite de 1871 et l’annexion de l’Alsace-Lorraine, la France cherche à briser son isolement européen ; la Russie, de son côté, veut contenir l’Autriche-Hongrie et l’influence allemande en Europe orientale. Les accords se succèdent : entente consultative en 1891, alliance militaire conclue en 1892 et ratifiée dans les années suivantes. En France, l’événement déclenche une ferveur populaire immense, que les historiens appellent le « russisme » des années 1890.

L’imprimerie Pellerin, alors au sommet de sa production, en fait un de ses grands cycles éditoriaux. Le Musée national de la Marine conserve plusieurs pièces de cette série, référencées sous le titre « L’Alliance franco-russe 1891-1914 » : l’une d’elles, « Les marins français en Russie », évoque les visites croisées des flottes qui ont scellé l’entente dans l’opinion. D’autres estampes déclinent le répertoire classique de l’imagerie militaire — uniformes, étendards, revues de troupes — transposé à l’armée tsariste.

La pièce la plus frappante de ce corpus est un portrait : « Sa Majesté Alexandre III, Empereur de Russie », gravure sur bois coloriée portant la mention « Imagerie d’Épinal » et le numéro 109. Des exemplaires passés en vente aux enchères attestent de sa diffusion. Qu’une imprimerie française imprime au pochoir le visage du tsar pour les murs des chaumières, moins de trente ans après Crimée, dit tout de la vitesse à laquelle l’opinion avait changé d’ennemi — et tout de l’habileté de l’image populaire à suivre ce mouvement. Notre pilier Russie et Lorraine retrace cette histoire longue, des premières présences russes dans la province aux vagues migratoires du XXe siècle.

L’escadre russe à Toulon, star des estampes d’octobre 1893

Le sommet de cette ferveur a une date : octobre 1893. Du 13 au 28 du mois, l’escadre russe de la Méditerranée, commandée par l’amiral Avellan, fait escale à Toulon. La visite est une réciprocité : l’amiral Gervais avait conduit l’escadre française à Cronstadt, près de Saint-Pétersbourg, le 23 juillet 1891. Seize jours de banquets, défilés, revues navales et illuminations transforment le port varois en capitale provisoire de l’amitié franco-russe, avant que les marins ne remontent vers Lyon et Paris.

L’événement est un triomphe d’imagerie. Chromolithographes, éditeurs d’objets souvenirs, médailleurs et imagiers entrent en lice : éventails de gala à l’Opéra, médailles commémoratives, planches d’imagerie populaire. C’est à Épinal que naît l’une des images les plus répandues du cycle : « Réception de l’escadre russe à Toulon », dont le Musée national de la Marine conserve un exemplaire et que le Musée de l’Image d’Épinal répertorie précisément sous la date du 13 octobre 1893. La planche s’inscrit dans la grande tradition des scènes navales de l’imagerie : vapeurs alignés, drapeaux fraternels, foule sur les quais.

estampe ancienne représentant l'escadre russe reçue à Toulon en 1893, vaisseaux et drapeaux franco-russes
estampe ancienne représentant l'escadre russe reçue à Toulon en 1893, vaisseaux et drapeaux franco-russes

Pour un public lorrain, ces images avaient une résonance particulière. Nancy, place forte face à la frontière annexée, vivait l’alliance comme une promesse stratégique : le corps d’armée de Nancy était l’un des piliers du dispositif français à l’Est, et l’espoir de voir un jour l’entente franco-russe déboucher sur le retour de l’Alsace-Lorraine hantait les discours locaux. Les estampes vosgiennes, vendues jusque dans les villes garnison de l’Est, achevaient de faire entrer cette géopolitique dans les cuisines. Notre chronologie de la présence russe à Nancy et en Lorraine situe ces années 1891-1914 dans la longue durée de ce lien, du règne de Stanislas aux vagues d’immigration du XXe siècle.

Où voir ces images aujourd’hui : le Musée de l’Image et les collections nationales

La bonne nouvelle pour le visiteur lorrain, c’est que ce patrimoine ne demande qu’un détour d’une heure depuis Nancy. Le Musée de l’Image, installé dans l’ancien quartier des Imprimeries réunies de la Ville d’Épinal, est consacré entièrement à l’histoire de l’imagerie populaire : presses, bois gravés, planches de la manufacture Pellerin et collections rassemblées sur plusieurs générations. La médiation du musée, citée dans la presse régionale, évoque quelque deux cent mille visiteurs par an pour un site de cette ampleur — preuve que l’image d’Épinal n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction.

On y croise la Russie à plusieurs détours : les grands cycles historiques du XIXe siècle, les scènes militaires, et des pièces du corpus franco-russe comme l’estampe de la réception de l’escadre à Toulon. Les expositions temporaires, renouvelées régulièrement, permettent de voir des planches que les réserves ne montrent pas en permanence ; avant un déplacement, il vaut donc mieux consulter le programme en cours sur le site de la Ville d’Épinal.

Autres lieux et pistes pour prolonger :

Collection Pièce(s) franco-russe(s) Accès
Musée de l'Image, Épinal « Réception de l'escadre russe à Toulon », 13 octobre 1893 Expositions permanentes et temporaires
Musée national de la Marine, Paris Série « L'Alliance franco-russe 1891-1914 », dont « Les marins français en Russie » Base en ligne et département des estampes
Musée des Beaux-Arts de Nancy Collections d'art graphique et regard de l'Est dans les collections lorraines Place Stanislas ; voir le dossier dédié ci-dessous
Marché de l'estampe ancienne Portrait d'Alexandre III « Imagerie d'Épinal » n° 109 et planches de la série de 1893 Ventes aux enchères, librairies et brocantes spécialisées

Côté nancéien, l’appétit vient aussi en visitant les collections d’art graphique du musée des Beaux-Arts de Nancy, dont les fonds conservés place Stanislas racontent un autre visage du regard lorrain sur l’Est.

Le loubok russe, cousin de l’image d’Épinal

Il existe un miroir russe exact de cette histoire : le loubok. Ce terme désigne l’imagerie populaire russe, gravée sur bois puis lithographiée, diffusée par les mêmes colporteurs dans les villages de l’empire des tsars. Comme à Épinal, le loubok racontait les batailles, les tsars, les contes et les faits divers ; comme à Épinal, il a fini par fasciner les artistes, de l’avant-garde constructiviste aux peintres de la première moitié du XXe siècle, qui y ont vu l’âme graphique du pays.

Les deux imageries ont d’ailleurs échangé bien plus que des sujets : les pèlerins russes ont rapporté de France des images religieuses et des planches françaises ont circulé en Russie, tandis que le loubok était collectionné en Europe bien avant que les musées ne s’y intéressent. À l’époque de l’alliance, les deux imageries populaires ont littéralement chanté le même duo. Pour découvrir cet art populaire russe dans ce qu’il a de plus vivant — la peinture décorative sur bois de Gorodets, ses chevaux, ses rinceaux et ses couleurs franches —, on se reportera volontiers à ce guide de la peinture de Gorodets et de l’art populaire russe, qui complète idéalement les planches vosgiennes.

visiteur observant des estampes anciennes accrochées dans une salle de musée
visiteur observant des estampes anciennes accrochées dans une salle de musée

Cette parenté donne aux collections lorraines une portée inattendue : en regardant l’image d’Épinal et le loubok côte à côte, on comprend que la culture populaire européenne du XIXe siècle fonctionnait comme un réseau, où chaque pays imprimait pour les autres le portrait de ses voisins. La Russie imprimée par les Vosges en dit autant sur la France de 1891 que sur la Russie elle-même.

Visiter le Musée de l’Image et prolonger l’exploration

Le Musée de l’Image se trouve à Épinal, dans les Vosges, à une heure environ de route de Nancy par l’autoroute des estuaires (A33 puis A330 direction Épinal). Les horaires et tarifs, variables selon les saisons et les expositions temporaires, doivent être vérifiés sur le site officiel de la Ville d’Épinal avant tout déplacement ; le musée est en général ouvert du mardi au dimanche, avec des créneaux de visite adaptés aux groupes et aux familles.

Pour tirer le meilleur parti de la visite :

De retour vers Nancy, la boucle patrimoniale peut se poursuivre : notre dossier sur les icônes russes et les collections du musée lorrain prolonge cette promenade entre les deux cultures.

Cette mémoire de l’Est traverse d’ailleurs toute l’histoire locale : un détour par l’époque de Nancy sous Stanislas Leszczynski rappelle que la Lorraine a toujours regardé vers l’Est — parfois en estampes.

L’image d’Épinal russe est donc bien plus qu’une curiosité de collectionneur : c’est l’un des rares endroits où l’on peut voir, dans un même regard, la guerre, l’alliance et l’amitié franco-russes. De Sébastopol à Toulon, les bois gravés des Vosges ont tenu ce journal visuel avec une constance que bien des journaux auraient enviée. Et ils attendent, à Épinal, le visiteur qui saura les lire.