Tout lecteur de Pouchkine garde en mémoire le visage du poète : les favoris, le front haut, le regard sombre du portrait d’Oreste Kiprenski peint en 1827, devenu l’image officielle d’un monument national. Mais il existe un autre Pouchkine, que les manuscrits révèlent page après page : un Pouchkine qui dessinait. Pas un dessinateur amateur du dimanche, mais un homme qui couvrait les marges de ses brouillons de visages, qui gribouillait des pendus dans les vers de Poltava, qui traçait du bout de la plume la silhouette d’un ami au billard ou le profil d’une femme aimée. Près de 400 feuilles ainsi recensées dessinent le portrait d’un écrivain pour qui le trait était une seconde écriture, comme le prouve notre introduction au manuscrit d’Eugène Onéguine, roman en vers dont les brouillons portent eux aussi des croquis.

Un poète qui dessinait avant d’écrire

Pouchkine dessine très tôt. Les autoportraits au crayon les plus anciens remontent à la fin des années 1810, quand le jeune gentilhomme de dix-huit ou dix-neuf ans se regarde dans la glace et se saisit au vol : front penché, cheveux bouclés, un peu de surprise dans l’œil. Ces feuilles, conservées à la Maison Pouchkine de Saint-Pétersbourg, ont quelque chose d’immédiat qui contraste avec la pose solennelle des portraits officiels. Le dessin, ici, n’est pas une œuvre destinée à être montrée : c’est une pensée qui cherche son contour.

Cette familiarité du trait tient sans doute au milieu. Dans la Russie des années 1820, le dessin fait partie de l’éducation d’un gentilhomme, et l’album d’amitié est un objet social : on y colle des vers, des portraits, des caricatures que l’on se passe entre intimes. Ces albums, reliés de maroquin ou de percaline, circulent de salon en salon ; y déposer une page, c’est laisser une carte de visite que l’on signe du crayon autant que de la plume. Pouchkine s’y donne avec autant d’aisance que dans l’écriture, et l’on conserve des pages où ses vers dialoguent avec le portrait qu’il a griffonné en marge, le poème et le trait composant une seule phrase.

L’année 1827 est à cet égard emblématique : celle où Kiprenski fixe son visage pour la postérité, elle est aussi celle où il ouvre un album de dessins et s’y exerce, se reproduit, tente des séries. Le poète officiel et le croqueur secret travaillent de conserve. On a longtemps lu cette activité comme une distraction de grand seigneur ; la recherche contemporaine y voit autre chose : une pratique systématique, datée, qui suit les mouvements de sa vie créatrice et laisse, dans l’ordre des feuilles, une sorte de journal visuel que les vers seuls ne livrent pas.

Quatre cents feuilles dans les marges

Ce qui frappe dans l’ensemble du corpus, c’est d’abord son caractère fragmentaire. La première édition complète, publiée en Russie en 1996 sous l’égide de l’Institut de littérature russe, a rassemblé presque 400 dessins, mais presque tous appartiennent à des manuscrits : le dessin de Pouchkine est une marge, une note visuelle, une respiration entre deux strophes. Il faut imaginer le poête reprenant sa plume, tournant sa feuille, traçant d’un coup de crayon la figure qui vient de passer dans sa tête.

On y trouve de tout, classable en quelques familles :

Sur le plan technique, rien de très recherché : crayon noir, plume et encre brune, parfois un lavis léger, rarement de la couleur en dehors de l’album tardif. Cette sobriété n’est pas une limite, elle fait le style. Le trait est nerveux, économique, pris sur le vif ; il a la même qualité que les vers de Pouchkine, dont la perfection tient à ce qu’on ne peut rien retirer. Dessiner lui servait d’exercice autant que de plaisir : fixer un visage en quelques lignes oblige à voir avant de décrire, et l’on retrouve cette précision du regard dans les portraits littéraires du Boris Godounov ou des Contes de Bélin, où chaque figure semble avoir été esquissée au préalable.

mains d'un homme du XIXe siècle esquissant au crayon le profil d'une femme dans un album de croquis posé sur un bureau
Un carnet, un crayon : pour Pouchkine, le portrait au trait se confondait avec l'exercice de l'écriture, et l'album d'amitié était un lieu de jeu entre vers et visages.

Le caricaturiste et la galerie d’amis

Pouchkine n’a pas l’âme seulement tendre. Ses contemporains redoutaient sa langue ; ses dessins montrent qu’il savait aussi blesser au trait. La caricature occupe une place centrale dans l’album de 1827 et dans les feuilles éparses : nez proéminents, dos voûtés, joueurs de billard concentrés, silhouettes dégingandées. Certains croquis sont des autoportraits glissés sur la silhouette d’autrui — il se dessine lui-même, par dérision, à la place d’un ami maladroit.

Cette galerie intime dit quelque chose que les textes ne disent pas toujours : la place exacte de chacun dans la constellation du poète. Les femmes y occupent une place à part. Le profil d’Anna Kern, tracé d’un trait léger, dialogue avec les vers qu’il lui consacrait ; d’autres feuilles évoquent la ronde des héroïnes qui traversent sa vie et son œuvre, jusqu’à celle qui deviendra sa femme. La biographie sentimentale du poète, que nous racontons dans notre portrait de Natalia Gontcharova, sa muse et son obsession, se lit aussi dans ces marges, où les visages de femmes reviennent avec une constance troublante.

La caricature, chez Pouchkine, appartient aussi à une culture. La Russie des années 1820 découvre la mode européenne de la physionomie et de la silhouette, ces portraits de profil réduits à une ombre noire que l’on échange comme des photographies avant la lettre ; les journaux étrangers, français et anglais, font circuler des charges politiques et des croquis de célébrités que le poète, lecteur vorace, ne peut manquer. Son album est à l’image de cette époque : moitié galerie de famille, moitié gazette dessinée. Mais là où la caricature de profession cherche l’effet, la sienne cherche la ressemblance intérieure — c’est pourquoi ses meilleurs croquis ressemblent à des définitions : quatre traits, et Delvig est là, Küchelbecker est là, le joueur de billard concentré et gauche est irréversiblement là.

Des pendus dans les brouillons de Poltava

Les plus surprenants ne sont peut-être pas les portraits mais les images qui naissent au cœur du travail poétique. Dans les brouillons du poème Poltava, composé en 1828, Pouchkine dessine des potences et un pendu, au fil de l’encre, entre les vers qui racontent la révolte de Mazepa. Ces feuilles conservées montrent le poète pensant avec la main : la boucherie historique qu’il met en scène passe d’abord par un croquis, comme si le vers russe, futur, avait besoin d’une image pour trouver son rythme.

Le même phénomène apparaît ailleurs : des brouillons d’Eugène Onéguine portent des profils et des silhouettes, des cahiers de Boldino, en 1830 puis en 1833, accueillent des pêcheurs dans leurs barques et des voiliers au large, croqués en marge de poèmes que le calendrier littéraire date précisément. L’historien de la littérature y voit un indice précieux : chez Pouchkine, le dessin n’est pas une distraction mais une phase de l’écriture, une manière de fixer le réel avant de le dire.

salle de lecture de manuscrits avec carnets anciens ouverts portant de petits croquis à l'encre dans les marges, gants blancs posés sur la table
Feuilles, brouillons, albums : l'essentiel des dessins de Pouchkine ne se présente jamais seul, mais glissé dans la matière même de ses manuscrits.

L’album de 1833 et le secret du poète

Il reste un volet que les éditions décentes évoquent à mi-voix : l’album de dessins érotiques que Pouchkine compose en 1833, pendant l’automne de Boldino. Une trentaine de feuilles à la plume, gouache et aquarelle, auxquelles le poète a travaillé avec le même sérieux que ses vers. Cet album, longtemps resté dans la sphère privée, a fini par entrer dans les collections de la Bibliothèque nationale de France, où les chercheurs peuvent aujourd’hui le consulter.

Ce document dérange les images d’Épinal, et c’est précisément son intérêt. Le poète que la Russie a fait patriarche et lycéen modèle était un homme de chair, taquin, parfois graveleux, qui collectionnait les curiosités érotiques avec l’œil d’un bibliophile. Rappeler cet album, ce n’est pas salir un monument : c’est rendre au dessin sa fonction première chez lui — le carnet intime, l’espace où l’on n’écrit pas pour la postérité.

Cet album illustre au passage une règle de méthode qui vaut pour tout le corpus : les dessins de Pouchkine se datent et se situent presque toujours, parce qu’ils sont restés attachés aux manuscrits. Les brouillons portent leur calendrier interne, les cahiers de voyage leur itinéraire. C’est une chance rare : pour la plupart des dessinateurs amateurs du siècle, on ignore où, quand et pour qui ; pour lui, la page elle-même est un acte de naissance.

Où voir les dessins de Pouchkine aujourd’hui

Pour un lecteur français, l’accès direct reste difficile : la plupart des feuilles sont en Russie. Mais les portes d’entrée existent, et quelques-unes passent par Paris.

Lieu Ville Ce qu'on y trouve
Maison Pouchkine (Institut de littérature russe) Saint-Pétersbourg La quasi-totalité des manuscrits et de leurs dessins marginaux, dont les autoportraits
Bibliothèque d'État russe Moscou Des feuilles isolées, albums et documents de la période moscovite
Musée Pouchkine (musée national) Moscou Expositions rétrospectives où les dessins sont régulièrement prêtés
Bibliothèque nationale de France Paris L'album de dessins érotiques de 1833, consultable sur rendez-vous à la réserve

Pour préparer un voyage ou une consultation, les ressources françaises recensées par le guide des archives et bibliothèques spécialisées russes en France donnent des adresses précises, à Paris comme en province. Et pour celles et ceux qui commencent leur bibliothèque pouchkinienne, notre guide de lecture des meilleurs livres de Pouchkine inclut les éditions illustrées où certains de ces dessins sont reproduits.

Le regard d’un dessinateur sur le monde

Que change ce Pouchkine-là au regard qu’on porte sur l’œuvre ? Beaucoup, à condition d’accepter de regarder les feuilles comme des documents et non comme des curiosités. Un dessin de Pouchkine, c’est presque toujours un instantané : la main est plus rapide que la réflexion, et le croquest montre ce que le poète regardait au moment où il écrivait. Les barques de Boldino précèdent les vers d’automne ; les pendus de Poltava précèdent les couplets ; les profils de femmes précèdent les stances.

C’est aussi une leçon d’humilité jetée au visage du mythe. Le génie que la culture officielle a paré de bronze dessinait, lui, comme tout le monde, des amis ridiculisés et des marines au dos d’un brouillon — et c’est cette part non officielle, intime, parfois grivoise, qui rend l’homme proche, plus d’un siècle et demi après sa mort au lendemain d’un duel. Ceux qui veulent poursuivre dans le registre de l’intime trouveront dans notre guide complet des contes de Pouchkine un autre laboratoire, celui où le poète, libéré du sérieux, met la langue populaire au service de l’imaginaire.

Depuis le catalogue de 1996, la recherche ne cesse de recaser ces feuilles dans l’histoire de l’art russe : on y étudie les rapports entre le dessin du poète et l’illustration de ses œuvres par les artistes du siècle suivant, la manière dont l’œil du croqueur éclaire ses descriptions, le rôle des albums dans la sociabilité lettrée de l’époque. Le Pouchkine qui émerge n’est plus seulement le fondateur de la littérature russe, c’est aussi un témoin visuel de son siècle — un homme qui a regardé ses contemporains avec un crayon, et dont le regard vaut le voyage.