Deux films, deux échecs critiques, trente ans d’écart : voilà, en substance, ce que le cinéma français a fait de Pouchkine. La Dame de pique de Fedor Ozep en 1937 et celle de Léonard Keigel en 1965 restent les deux seules adaptations françaises de fiction ayant marqué durablement les archives du septième art. Aucune n’a été un triomphe. Toutes deux racontent, à leur manière, pourquoi la nouvelle fantastique de 1834 continue d’attirer les cinéastes français sans jamais tout à fait s’y plier.
Pourquoi La Dame de pique et rien d’autre
Sur l’ensemble de l’œuvre de Pouchkine, seule La Dame de pique a suscité une tradition cinématographique française identifiable. Ni Eugène Onéguine, ni Boris Godounov, ni les Contes de Belkine n’ont trouvé d’équivalent hexagonal marquant : ces textes ont plutôt été portés à l’écran côté soviétique et russe, ou transposés à l’opéra plutôt qu’au cinéma. La raison tient au format même de la nouvelle, comme le détaille le résumé et l’analyse de la nouvelle publiés sur ce site : publiée en 1834, elle tient en une soixantaine de pages, avec une intrigue resserrée autour d’un officier obsédé par un secret de cartes censé garantir la fortune. Hermann, jeune ingénieur militaire sans le sou, apprend qu’une vieille comtesse détient le secret de trois cartes gagnantes, la séduit par calcul via sa pupille Lisaveta, provoque sa mort par la peur, puis devient fou en pariant sur les cartes que le fantôme de la comtesse lui a révélées. Ce mécanisme dramatique complet, fantastique et resserré, se prête bien mieux à un long métrage de 90 minutes qu’un roman en vers comme Eugène Onéguine, dont la matière narrative diffuse et l’ironie du narrateur résistent structurellement à l’adaptation filmique classique.
1937 : Fedor Ozep, un habitué du texte
Le premier long métrage français tiré de La Dame de pique sort en 1937, réalisé par Fedor Ozep, avec Pierre Blanchar dans le rôle d’Hermann et Marguerite Moreno dans celui de la comtesse. Le film dure 87 minutes et se présente comme un drame classique, fidèle dans ses grandes lignes à la trame de Pouchkine.
Ozep n’aborde pas ce texte en néophyte. Il avait déjà collaboré, comme scénariste, à l’adaptation muette soviétique de La Dame de pique réalisée par Yakov Protazanov en 1916, l’un des grands noms du cinéma russe pré-révolutionnaire. Cette continuité personnelle — retravailler vingt et un ans plus tard, dans une autre langue et un autre pays, le même matériau — donne à la version de 1937 une légitimité que d’autres cinéastes français n’auraient pas eue sur ce texte précis.
La réception critique, pourtant, est sévère. Une notice rétrospective consacrée au film évoque un rejet quasi unanime de la presse française de l’époque, formule qui traduit une désapprobation générale plutôt qu’une controverse partagée. Les avis conservés côté spectateurs, en revanche, tempèrent ce jugement sec : le film y est décrit comme une adaptation qui se laisse regarder sans ennui, sans être inoubliable pour autant. Cet écart entre la sévérité critique de l’époque et l’indulgence rétrospective du public est un motif récurrent dans l’histoire des adaptations littéraires : la génération contemporaine juge à l’aune d’une fidélité ou d’une ambition qu’elle attend du texte source, quand un public plus tardif regarde le film pour lui-même.
1965 : Léonard Keigel et la signature de Julien Green
Vingt-huit ans plus tard, Léonard Keigel signe une nouvelle version française de La Dame de pique, avec Dita Parlo et Michel Subor. Le scénario, cette fois, porte la signature de l’écrivain Julien Green, associé à Éric Jourdan — un choix qui aurait pu apporter à l’adaptation une densité littéraire distincte de la version de 1937, davantage tournée vers le cinéma de genre classique.
Le résultat ne convainc pas davantage la critique de son époque. Une chronique consacrée au film évoque un accueil marqué par l’hostilité ou l’indifférence d’une large part de la presse cinématographique. Des décennies plus tard, un site cinéphile qualifie encore le film de curieuse adaptation, formule qui traduit moins un rejet qu’une forme de perplexité persistante face à un objet filmique qui ne se laisse pas classer facilement.
Ce doublé d’échecs critiques, à trente ans d’écart, invite à une hypothèse simple : le fantastique feutré de Pouchkine, fondé sur l’ambiguïté entre hallucination et surnaturel réel, résiste à la mise en scène cinématographique française classique, plus encline au réalisme psychologique qu’à l’incertitude ontologique. La comtesse fantôme d’Hermann fonctionne à la lecture précisément parce que le texte ne tranche jamais entre folie et manifestation surnaturelle ; le cinéma, contraint de montrer une image, doit choisir un régime visuel, ce qui referme une part de l’ambiguïté du texte original.
Comparer les deux versions françaises
| Critère | Ozep (1937) | Keigel (1965) |
|---|---|---|
| Durée | 87 minutes | Non précisée dans les sources disponibles |
| Interprètes principaux | Pierre Blanchar, Marguerite Moreno | Dita Parlo, Michel Subor |
| Scénario | Fedor Ozep | Julien Green, Éric Jourdan |
| Lien du réalisateur avec le texte | Scénariste de la version soviétique muette de 1916 (Protazanov) | Pas de précédent connu sur ce texte |
| Réception critique d’époque | Accueil largement défavorable | Hostilité ou indifférence d’une large part de la critique |
| Jugement rétrospectif | Regardable sans être inoubliable | Curieuse adaptation |
Ce que révèle l’échec critique répété
Deux enseignements se dégagent de ce doublé de réceptions mitigées, plutôt utiles pour qui s’intéresse à la façon dont un texte littéraire circule d’un pays et d’un art à l’autre :
- La fidélité narrative ne suffit pas. Les deux films respectent globalement la trame de la nouvelle, sans réinvention majeure de l’intrigue. Leur difficulté ne vient donc pas d’une trahison du texte, mais d’un problème plus profond de traduction de registre : rendre à l’écran l’ambiguïté fantastique qui fait la force du texte de Pouchkine.
- Le contexte de production compte autant que le texte source. La version de 1937 sort dans un cinéma français encore marqué par le style théâtral du parlant récent ; celle de 1965 s’inscrit dans un cinéma en pleine mutation avec la Nouvelle Vague, sans pour autant en adopter les ruptures formelles. Aucune des deux ne trouve le langage cinématographique qui correspondrait à son époque de sortie.
À l’inverse de cette prudence formelle française, les adaptations soviétiques et russes de Pouchkine — de l’opéra filmé de Boris Godounov par Vera Stroïeva en 1954 aux versions ultérieures — assument davantage une esthétique de grand spectacle ou, au contraire, une stylisation marquée, deux options que le cinéma français des deux Dames de pique n’a pas véritablement explorées. Cette réticence pour le grand spectacle contraste avec la réception plus chaleureuse réservée aux mises en scène vivantes de Pouchkine en France, comme le montre notre panorama des œuvres de Pouchkine sur les scènes lorraines, où l’opéra et le théâtre régional ont su, eux, trouver un public fidèle.
Ce que le cinéma soviétique a réussi là où la France a échoué
La comparaison avec le versant soviétique et russe de l’adaptation pouchkinienne éclaire, en creux, ce qui a manqué aux deux tentatives françaises. Vera Stroïeva réalise en 1954 une version filmée de l’opéra Boris Godounov, dont notre confrère belinsky.info retrace en détail les différentes versions et orchestrations, avec les chœurs et l’orchestre du théâtre Bolchoï, dans une esthétique délibérément grandiose et monumentale, typique du cinéma soviétique de l’après-guerre. Cette option — assumer le grand spectacle, la figuration de masse, l’ampleur scénique — n’a jamais été explorée par les deux versions françaises de La Dame de pique, toutes deux tournées dans un registre plus intimiste et resserré, centré sur le duo Hermann-comtesse plutôt que sur un déploiement collectif.
Cette différence de traitement révèle deux rapports distincts à l’œuvre de Pouchkine. Le cinéma soviétique, en particulier dans les décennies d’après-guerre, s’approprie Pouchkine comme un patrimoine national à célébrer avec les moyens du grand spectacle : décors somptueux, distribution nombreuse, musique en direct. Le cinéma français, lui, aborde le même auteur comme un romancier étranger dont il faut avant tout respecter la trame et l’atmosphère, sans nécessairement chercher à en faire un événement visuel. Ni Ozep en 1937 ni Keigel en 1965 ne disposaient d’ailleurs des budgets qui auraient permis une telle ambition de spectacle, ce qui explique en partie, au-delà des seuls choix artistiques, pourquoi la voie du grand spectacle est restée fermée au cinéma français sur ce texte.
Un dernier facteur mérite d’être signalé : la nouvelle de Pouchkine, centrée sur l’obsession du jeu et la spéculation financière, appartient à un registre psychologique plus qu’épique. Boris Godounov, à l’inverse, met en scène l’histoire d’un tsar usurpateur et la légitimité du pouvoir — un sujet qui se prête naturellement à la reconstitution historique en costumes et à la scène de foule, comme le détaille notre guide des adaptations de Boris Godounov à l’opéra et au cinéma, quand La Dame de pique reste, dans son essence, un huis clos mental entre un homme et son idée fixe. Cette différence de nature explique peut-être, mieux qu’un simple jugement de qualité, pourquoi les deux traditions cinématographiques ont pris des chemins aussi éloignés sur des œuvres pourtant issues du même auteur.
Pourquoi ce silence relatif du cinéma français depuis 1965
Depuis Keigel, aucune nouvelle adaptation française marquante de La Dame de pique n’a été produite en salle, alors que le texte continue d’inspirer d’autres formes de mise en scène. Ce silence relatif contraste avec la vitalité éditoriale du texte en France : les traductions et rééditions de La Dame de pique n’ont jamais cessé. Le texte reste donc lu et retraduit, mais le cinéma français semble avoir renoncé, après deux tentatives jugées décevantes, à relever un défi d’adaptation qu’il n’a jamais tout à fait réussi à résoudre.
Cette absence n’est pas propre à Pouchkine : elle rejoint un phénomène plus large de réticence du cinéma français à l’égard du fantastique littéraire classique, genre où l’ambiguïté entre rationnel et surnaturel se prête mal à une mise en scène qui doit, par nature, montrer une image tranchée. Pour qui souhaite prolonger la lecture au-delà de l’adaptation cinématographique, le guide des meilleurs livres de Pouchkine pour commencer publié sur ce site offre un point d’entrée dans l’œuvre elle-même.
