Pouchkine est le poète de deux villes — Moscou, où il naquit en 1799, et Saint-Pétersbourg, où il mourut en 1837 — mais c’est entre les deux, sur les routes de l’immense Empire russe, qu’il devint lui-même. Ses voyages ne furent presque jamais des voyages choisis : l’exil les provoqua, la censure les orienta, l’ennui les dicta. Pourtant, chaque étape — le Caucase enneigé, la mer Noire, les steppes de Bessarabie, les automnes de Boldino, la poussière d’Erzurum — laissa dans son œuvre une empreinte reconnaissable. Suivre cet itinéraire, c’est comprendre comment la géographie a fait la poésie.

À retenir

  • Mai 1820 : exilé de Saint-Pétersbourg, Pouchkine traverse le Caucase et la Crimée avec la famille Raïevski ; ce voyage nourrit le « cycle du sud » (Le Prisonnier du Caucase, Les Fontaines de Bakhtchissaraï, Le Gitan).
  • Kichinev (près de trois ans) puis Odessa ; il commence Eugène Onéguine en mai 1823 à Kichinev, et une lettre interceptée le fait assigner à Mikhaïlovskoïe.
  • Le 8 septembre 1826, entrevue avec Nicolas Ier à Moscou : le poète est libre de circuler mais sous surveillance.
  • 1829 : il suit l’armée russe jusqu’à Erzurum, d’où il tire Voyage à Erzurum pendant la campagne de 1829 ; c’est la limite extrême de ses voyages.
  • Boldino : l’automne 1830, bloqué par le choléra, est légendaire (une cinquantaine de textes) ; celui de 1833 donne notamment La Dame de pique. Ses demandes de voyager à l’étranger sont restées vaines.

1820 : l’exil qui devient odyssée

En avril 1820, Pouchkine est convoqué après la découverte de poèmes jugés séditieux et blasphématiques. Alexandre Ier écarte la relégation en Sibérie proposée par certains de ses conseillers, mais ordonne l’éloignement immédiat du poète de la capitale. Le 6 mai 1820, Pouchkine quitte Saint-Pétersbourg pour Ekaterinoslav, sur le Dniepr — une affectation administrative, presque une plaisanterie de l’Histoire : le plus célèbre poète de Russie, chargé d’une besogne de bureau dans une province ukrainienne.

La fièvre le saisit à Ekaterinoslav. Affaibli, il obtient l’autorisation de rejoindre les eaux minérales du Caucase — et c’est là que commence, presque malgré lui, le grand voyage du sud. De mai à septembre 1820, il traverse le Caucase du Nord et la Crimée en compagnie du général Nikolaï Raïevski et de ses fils. Il voit les montagnes — il écrira « Le Caucase », poème d’une enfance du monde où les torrents « bondissent comme des enfants » —, franchit le détroit de Kertch, et remonte la côte sud de la Crimée. Une tempête, au large de Taman, manque de l’emporter ; débarqué fiévreux à Gurzouf, la baie que le poète n’oubliera jamais, il y guérit quelques semaines entre mer et montagne.

Ce voyage de quatre mois est la vraie naissance poétique de Pouchkine adulte. Le « cycle du sud » — Le Prisonnier du Caucase (1820-1821), Les Fontaines de Bakhtchissaraï (1821-1822), Le Gitan (1824) — en descend directement, avec son mélange inédit pour la littérature russe : exotisme romantique, observation ethnographique et intimité lyrique.

La côte sud de la Crimée près de Gurzouf — falaises rocheuses, mer Noire, lumière du sud, style romantique du XIXe siècle
La baie de Gurzouf, où Pouchkine débarqua fiévreux en 1820 : le plus beau souvenir du grand voyage du sud.

Kichinev et Odessa : trois ans aux marges de l’Empire

En septembre 1820, l’administration rattrape le voyageur : Pouchkine est fixé à Kichinev, capitale de la Bessarabie annexée, où il restera presque trois ans. La vie y est étouffante — bals de l’aristocratie moldave, duels, cavalcades dans la steppe — mais le regard s’affûte. C’est à Kichinev, en mai 1823, qu’il commence Eugène Onéguine, ce « roman en vers » qui décrira la Russie entière vue depuis ses confins.

En juillet 1823, une mutation le porte à Odessa, la ville la plus cosmopolite de l’Empire, sous l’autorité du comte Vorontsov. Pouchkine y fréquente les théâtres et les cercles, joue en Bourse, poursuit son poème. Mais une lettre interceptée par la police — où il se dit « sans dieu » — le fait renvoyer. Nouvelle assignation à résidence, plus dure encore : Mikhailovskoïe, le domaine familial perdu dans les forêts de la province de Pskov. Le voyage s’achève ainsi, deux ans durant, dans le village même de son enfance : c’est là, entre 1824 et 1826, qu’Eugène Onéguine grandit et que les grandes tragédies commencent (Boris Godounov sera ébauché à Moscou dès son retour).

Moscou, la cour et l’entrevue de 1826

La révolte des décabrists, en décembre 1825, bouleverse tout. Pouchkine, encore à la campagne, brûle ses papiers compromettants. Le nouveau tsar, Nicolas Ier, le fait venir à Moscou : le 8 septembre 1826 a lieu l’entrevue célèbre, où l’empereur se dit « le premier admirateur des talents de Pouchkine » et prend le poète sous sa protection — c’est-à-dire sous sa surveillance. Le poète est libre de circuler, à condition de rester visible.

Il reprend alors une vie itinérante entre Moscou et Saint-Pétersbourg, fréquente les théâtres, courtise en vain, écrit. En février 1831, il épouse à Moscou Nathalie Gontcharova, puis ramène sa jeune femme dans la capitale. Les voyages redeviennent des allers-retours de fonctionnaire lettré — jusqu’au jour où l’empereur lui-même offre une sortie.

Domaine de campagne russe avec manoir en bois et bouleaux dorés sous un ciel d'automne gris, style romantique du XIXe siècle
Boldino, le domaine familial : c'est en restant sur place que Pouchkine fit ses plus grands voyages de création.

1829 : la chevauchée vers Erzurum

En 1829, la guerre russo-turque offre à Pouchkine ce que la cour lui refusait : l’extrême. Autorisé à suivre l’armée impériale en campagne, il traverse le Caucase du Nord — Tiflis, les défilés géorgiens —, descend vers la frontière et gagne Erzurum, en Anatolie orientale, qu’il atteint dans les derniers jours de juin. Ce sera la limite extrême de sa carte personnelle : il avait demandé, sans succès, un passement pour l’Europe occidentale toute sa vie ; l’Empire se termina pour lui à l’extrême-est de l’Anatolie.

Le récit qu’il en tire, Voyage à Erzurum pendant la campagne de 1829, est un texte hybride — reportage de campagne, croquis ethnographique, méditation sur les confins de la civilisation. Le poète de la langue russe y mesure l’Empire à cheval, et s’amuse à noter que les montagnards qu’il croise le prennent, avec son profil africain hérité de son arrière-grand-père Ibrahim Hanibal, pour un émigré des pays chauds revenu au pays.

Boldino : le voyage intérieur des automnes créateurs

L’itinéraire de Pouchkine compte enfin des lieux que le poète ne quitte presque pas : les domaines de la famille, et surtout Boldino, près de Nijni Novgorod, propriété paternelle où se répètent les fameux « automnes de Boldino ». Celui de 1830 est légendaire : parti en septembre pour régler des affaires foncières, Pouchkine y est bloqué par une épidémie de choléra. En quelques semaines, il écrit une cinquantaine de textes — Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pope et de son ouvrier Balda, des poèmes, des scènes de drame, près de cinq chapitres d’Eugène Onéguine.

Boldino n’est pas un voyage ; c’est la démonstration que le poète n’a pas besoin de route pour se déplacer. La culture russe y voit même une leçon : la création n’attend pas les déplacements, elle attend la conjonction d’un lieu, d’une saison et d’une disponibilité totale. L’automne de 1833, presque aussi fécond, donnera Le Maître de forges et La Dame de pique.

La carte inachevée

En 1834, une dernière autorisation tarde, puis tarde encore : Pouchkine demande en vain la permission de voyager à l’étranger ou de prendre sa retraite dans ses terres. La cour l’attache à Saint-Pétersbourg, capitaine de chambellan de complaisance, prisonnier de sa pension et de ses dettes. Les voyages se réduisent aux trajets de gala. En janvier 1837, le poète tombe sous les balles de Georges Dantès, sur la glace des Champs de Mars ; il meurt deux jours plus tard, à trente-sept ans.

Pourtant la carte reste ouverte. Chaque année, les lecteurs français reprennent le même itinéraire : Moscou, la vieille demeure Arbat où il naquit ; Tsarskoïe Selo, le lycée de sa jeunesse ; le musée de Saint-Pétersbourg qui garde ses manuscrits. Pour un portrait d’ensemble, la biographie d’Alexandre Pouchkine proposée par Amis Paris-Pétersbourg retrace sa vie, son œuvre et son héritage en France. Et au-delà, pour ceux qui vont plus loin, la Crimée de Gurzouf, les steppes de Bessarabie, la poussière d’Erzurum : les marges de l’Empire où un exilé de vingt et un ans apprit que la poésie russe pouvait parler de toutes les terres — sans jamais quitter les siennes.